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Françoise Chandernagor a publié
dans L'Histoire d'octobre 2003 un article retraçant le parcours
du premier de ses aïeux, esclave affranchi, à avoir porté le
nom de Chandernagor. « Mon ancêtre esclave »,
par Françoise Chandernagor « Ma famille
s'est transmis des objets, notamment un livre de cuisine, appartenant au premier
Chandernagor, prénommé Charles-François, qui vécut
dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Quand, intrigué
par cet ancêtre au nom exotique, mon père, alors étudiant,
a entrepris des recherches sur lui, sa grand-mère s'y est opposée,
en lui disant : "Mon petit, c'était tous des méti [des métis] !"
La légende familiale disait que ce Charles-François
était arrivé en France avec sa marraine, qui aurait été
en fait sa mère. Ça ne tenait absolument pas la route, car une femme
blanche, à cette époque, n'aurait pas eu un enfant avec un homme
de couleur. C'était dans le sens inverse que cela fonctionnait !
Mon père a alors bénéficié des recherches
d'un historien local du Poitou, qui, dans les années 1920, avait parlé
avec des vieilles gens ayant connu le fils de Charles-François, un vétéran
de la Grande Armée, qu'ils décrivaient comme très basané.
Cet historien a mis la main sur l'acte de mariage du premier Chandernagor. Celui-ci
n'avait alors qu'un prénom mais plusieurs surnoms : "Bengale",
"Les Indes", "Chandernagor". Lors de son mariage, il avait
choisi ce dernier, qui fait référence à un comptoir français
des Indes. Mon père a ensuite exhumé dans le Poitou
l'acte de décès de Charles-François, stipulant qu'il était
né à l'Île Bourbon, c'est-à-dire à l'Île
de la Réunion, vers 1742. Plus tard, en faisant des recherches à
la Réunion, il n'a trouvé qu'un seul Charles-François, baptisé
en septembre 1742, à l'âge de six mois, à Saint-Pierre. Sa
mère figure dans l'acte de baptême sous le nom de "Marie, négresse".
Ce qui peut vouloir dire aussi bien Africaine qu'Indienne. Le
maître de Marie était un notaire, Philippe Chassain, qui, avant de
s'installer à la Réunion, où il possédait une "habitation"
(une plantation), avait été soldat aux Indes puis employé
de la Compagnie des Indes. Il n'est pas exclu qu'il en ait ramené des esclaves,
dont Marie. Ce Philippe Chassain était-il le père
de Charles-François ? Ce qui est sûr, c'est que la marraine
de l'enfant s'appelait Antoinette, fille du commandeur Dejean, personnage très
connu à la Réunion où il a fondé Saint-Pierre et Saint-Louis,
et qu'elle avait épousé Charles-François de Verdière,
lui-même fils d'un autre Charles-François. Quand
cette Antoinette de Verdière, devenue veuve, s'est remariée, elle
a décidé d'envoyer les deux filles de son premier lit dans leur
famille à Lille. Elle a aussi mis sur le bateau, après les avoir
(peut-être) rachetés à Chassain, Marie "la négresse"
et son fils Charles-François, âgé de dix ans. C'était
en 1752. Mon père a retrouvé, à Lorient, leur acte d'embarquement
sur le Duc de Chartres. Les colons savaient très
bien ce qu'ils faisaient en expédiant ainsi des esclaves en France :
le Code noir n'était applicable que dans les colonies ; dès
qu'il touchait le sol français, un esclave était affranchi, et ce,
bien avant la Révolution. Charles-François, comme le père
d'Alexandre Dumas, a bénéficié de cette disposition.
Il est possible que Charles-François ait été
le fils du premier mari d'Antoinette de Verdière. En tout cas, cette jeune
femme a été sensible au sort de cet enfant mulâtre. Plus
tard, on retrouve Charles-François cuisinier dans une famille noble du
Poitou, au château de la Bonnardelière. L'heure de gloire de cet
ancien esclave a dû être le jour où il a fait la cuisine pour
le comte d'Artois, le futur Charles X. Sa dévotion à sa marraine
Antoinette, à qui il devait la liberté, s'est exprimée par
le fait qu'il a prénommé ses deux fils Antoine. Ses
descendants, ouvriers, ont vécu dans une relative pauvreté. Cela
dit, Charles-François, l'esclave affranchi dont les ancêtres indiens
étaient plus certainement des parias que des princes, avait appris à
lire et à écrire, comme le prouvent ses livres de cuisine et une
note que nous avons de sa main. Ce qui n'était pas le cas de mes ascendants
du côté maternel, des maçons de la Creuse, migrants saisonniers
dont la vie à Paris était aussi un véritable esclavage et
dont, à l'aube du XXe siècle, aucun n'était encore capable
de signer son nom
» (Propos recueilli par François
Dufay.) Article paru dans L'Histoire n° 280, octobre 2003 Un
personnage nommé Charles-François apparaît également
dans La Chambre. Il est une évocation de l'« ancêtre
esclave », même si la romancière lui prête un
parcours imaginaire sous la Révolution. « Un
homme à la peau sombre mais au sourire éclatant (parce qu'il fait
beau et qu'il a de belles dents) se présente au portail de la "Maison
d'Artois" : ainsi nomme-t-on depuis trois ans l'ancien palais du Grand-Prieur
qui fut autrefois la propriété du Comte d'Artois, frère du
défunt Tyran, et dont la cour demeure, depuis la rue, le seul accès
possible au donjon, son esplanade, son enceinte et ses cuisines ; c'est aux
cuisines, justement, que ce petit "nègre" prétend accéder.
Malheureusement, toutes les recommandations qu'il présente sont adressées
au citoyen Laurent : "Et le citoyen Laurent, mon gars, il a quitté
la maison depuis trois jours. O l'est bin dommage ! Me reste plus
qu'à en voir un autre, pas vrai ?" Il est drôle, ce nègre-là
avec sa veste en carmagnole et son pantalon rouge ! Les gardes nationaux
décroisent leurs fusils pour pouvoir rigoler à l'aise : un
nègre qui parle avec l'accent poitevin ! Et, en plus, il ne doute
de rien, l'olibrius ! Voir comme ça, d'entrée de jeu, le gardien-chef,
et sans permission, sans tampons ! Mais comme il a l'air plutôt bon
gars, les soldats de la Nation lui font un brin de conversation : "Je
te connais, toi ! T'es le charbonnier !" ou "Depuis que le
citoyen Laurent a réduit le train de la maison, faut que tu saches qu'ici
on prend plus de chocolat !". Ces bêtises, Charles-François
y est habitué. Du reste, il est persuadé de n'être pas aussi
foncé que les autres le croient : à son avis, il est métis.
Dans quelle proportion, c'est difficile à dire vu qu'il n'a jamais su de
quel père il était né... Marie, sa mère, esclave aux
Indes puis à l'île Bourbon, n'était pas blanche, c'est un
fait. Négresse c'est ce qu'on a mis sur le livre de bord ce jour
où, il y a près de trente ans, la mère et son petit garçon
ont embarqué à destination de Lorient pour servir leurs nouvelles
maîtresses : deux petites demoiselles de la noblesse, filles de la
grande dame qui avait accepté de porter le nourrisson "caramel"
sur les fonts quand le curé l'avait baptisé. Finalement, ses deux
jeunes maîtresses, le négrillon les a servies seul, parce que Marie,
tombée malade au début du voyage, est morte a Sainte-Hélène.
Il avait neuf ans et demi ; les fillettes, dix et douze. Le voyage était
long (plus d'un an avec les escales), tellement long que les enfants avaient perdu
la mémoire de leur point de départ avant d'avoir atteint le point
d'arrivée. À la fin de la traversée, ne sachant plus rien
de sa mère, et peu de choses de sa marraine, Charles-François (que
les matelots avaient surnommé "Bengale" ou "Les Indes")
confondait les deux femmes dans une même figure tutélaire, confuse
et bienveillante. Plus tard, il se persuaderait qu'il était arrivé
en France accompagné de sa marraine, et que cette marraine était
sa vraie mère... Bien que tout fût faux dans ce "roman familial",
tout aussi y était juste Charles-François devait à
sa marraine plus que la vie : la liberté. En touchant le sol de France,
l'enfant serait affranchi sans formalités. C 'était la règle,
et la marraine le savait. Noir, mais Noir de métropole
désormais, "Noir libre" libre comme l'air, sans famille,
sans toit, sans racines , "Bengale" s'était engagé
comme marmiton dans un château du Nord ; puis, toujours cuisinant,
il était descendu vers le sud, se fixant enfin dans le Poitou au service
d'une noble famille. Il y avait connu, derrière ses chaudrons, son heure
de gloire lorsque le comte d'Artois avait passé deux jours au château :
à la cuisine le négrillon avait frayé avec ses serviteurs
pour un esclave venu du bout des mers, rencontrer le valet d'un prince
c'était toucher aux étoiles ! Puis, tout s'était gâté :
les troubles avaient éclaté, la "grande peur" avait balayé
le château, et les propriétaires s'étaient hâtés
d'émigrer. "Vouéci l'affaire, expliquait-il
aux gardes du Palais avec cet accent chantant des Poitevins qu'il avait fini par
adopter, depuis que je suis égaux et que j'ai plus de maîtres, ben,
fi de garce ! j'ai plus de gages non plus !" Républicain
mais domestique, Bengale regrettait de devoir avouer que comme les dentellières,
les ouvrières en gaze, les généalogistes, les doreurs, et
les éventaillistes depuis trois ans il crevait la faim et battait
le pavé. En vain avait-il tenté de survivre en louant
ses services aux bourgeois du pays pour les noces et fêtes carillonnées,
"mais ces biaux messieurs, y z'auront jamais besoin de ce qui s'appelle un
vrai cuisinier, pour fines goules et bounes compagnies !". Notaires,
médecins, avocats, tous ceux-là qui pensent bien et qui gagnent
gros vivent sur un petit pied. Alors, Bengale est remonté à Paris,
où il avait acheté autrefois deux livres dont il ne se sépare
jamais : Le maître d'hôtel cuisinier et Le confiturier
royal. Par d'anciens domestiques du frère du ci-devant Tyran, ceux-là
mêmes qu'il avait rencontrés dans le Poitou, il vient d'apprendre
que le citoyen Laurent cherche quelqu'un pour la cuisine du palais : "Dis
plutôt ´de la Tour´, citoyen oui, là, tu vois ?
ce grand donjon au-delà du mur parce que, pour le palais, c'est
nous, les Nationaux, qu'on y est de service et on n'a jamais été
nourris... La Tour donc ! Boun an, mal an, je m'accommode de tous
les pays, tous les noms, toutes les façons... O serait seulement pour rempiacer
à la journée l'aide-cuisinier, qu'est malade d'une échauffure.
Faut vous dire que le citoyen Laurent, il a jamais eu peur que les nègres
déteignissent dans la soupe : il était des ´Amis des
Noirs´, ce boun houmme"... Et une fois encore Charles-François
"s'acertainise" : il exhibe les précieuses recommandations
des militants abolitionnistes auxquels son président de district, ému
par sa détresse, l'a adressé. "Oh, dis donc, toi, le père
Chocolat, fait un caporal agacé, on te répète qu'ami des
Noirs ou pas, le citoyen Laurent a quitté son commandement. À l'heure
qu'il est, il se pourrait même qu'il loge à la Force ou à
Saint-Lazare, aux frais de la Nation ! " Charles-François, peu
au fait de la géographie parisienne, ne comprend rien à l'allusion,
mais son entêtement, son audace, lui tiennent lieu de génie :
"Si o l'est plus Laurent, faut que je me rencontre avec son suivant...
Lasne ? Lasne, oui ! Lasne, o l'est justement le nom que m'aviont
dit les bounes têtes de nout' département ! ´Bengale,
faut que t'alles voir le citoyen Lasne, qu'est d'nos amis aussi !´
" Son bagout ne trompe personne, mais il amuse. Il a parfaitement
compris, Charles-François, le principe du monochrome, des familles "sous
verre " : pour être sûres de faire bloc, elles doivent
rire et haïr ensemble, trouver, en leur sein ou au-dehors, un bouc émissaire
et un bouffon. Le petit nègre, qui n'est d'aucune famille, sera le bouffon
de tous une excellente situation. En bout de table, on a les restes...
Comme le chien Coco, Bengale, qui n'a jamais connu que l'errance et l'abandon,
est taillé pour la survie. Les gardes nationaux ont fini
par l'accompagner à travers la loge du portier, la cour d'honneur, le vestibule
du vieux palais, la deuxième cour, et le bâtiment des guichets. Jusque
chez l'économe. Pas chez Lasne, non, quand même ! Liénard,
qui cherche quelqu'un, en effet, pour remplacer le jeune Lermuzeaux à la
cuisine, se chargera de vérifier les compétences de l'impétrant
et sa moralité. » La Chambre, pages 211-214
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