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V*** fut-il un grand peintre ou un petit maître ?
Un coloriste-né ou un fabricant sans génie ?
Nous n'en savons rien : la postérité n'a pas
rendu son arrêt. Tout juste peut-on dire que V*** était
déjà mort de son vivant : lorsqu'il disparut,
sa belle époque était révolue, sa mode, démodée.
Portraitiste aimable dont les princes s'arrachaient les services
trente ans plus tôt, il avait été balayé
par la vague du « sublime » : succès
de la peinture morale, retour de la peinture historique.
À la fin il s'essayait bien, lui aussi, à
peindre des Bénédiction de la Grand-Mère
et des Mort de Sénèque, mais le cur n'y
était pas... Voilà pourquoi les Parisiens furent étonnés
en apprenant que ce fantôme allait exposer au Salon. Un grand
tableau. Grand par la taille, du moins : dix pieds de large
sur six de haut ! Il s'agissait d'un Portrait de l'artiste
avec sa famille.
Aussitôt, rumeurs et cancans : l'affaire,
minuscule, fait événement quel âge a-t-il
donc, ce V*** ? Des académiciens font courir le bruit
que son tableau n'est pas récent : le peintre n'a-t-il
pas subi, l'année d'avant, une attaque d'apoplexie qui l'a
rendu impotent ? Et « sa famille » ?
De quelle famille parle-t-on puisqu'il est veuf depuis des siècles
et qu'il ne lui reste pas d'enfants ? Il a dû céder
cinq ans plus tôt, sous un nom d'emprunt, ses propres collections,
maintenant il se sépare de ses uvres de jeunesse :
retiré au faubourg Saint-Marcel avec une vieille servante,
il n'a plus le sou... D'autres soutiennent, au contraire, que le
tableau n'est pas à vendre : V*** ne souhaite que le
montrer. Du reste, il ne s'agit pas d'une uvre ancienne :
si le peintre l'a commencée quarante ans plus tôt,
il n'a jamais, depuis, cessé d'y toucher ; c'est le
portrait de toute une vie.
« Le portrait d'une vie » ?
On s'amusa de cette formule. « Portrait d'une vie »,
excusez du peu ! Ah, le vieux fou ! Croyait-il avoir achevé
l'un parce que l'autre se terminait ?
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