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Entretien avec Françoise Chandernagor

Question : Françoise Chandernagor, vous avez étudié les sciences politiques, le droit, l’économie, vous êtes énarque, membre du Conseil d’Etat. Vous êtes aussi la fille d’un homme qui fut longtemps député de la Creuse, puis ministre de François Mitterrand. Avez-vous eu, vous-même, des engagements politiques ?
Réponse : J’ai milité pendant près de dix ans au Parti socialiste, et j’en suis sortie dégoutée des partis pour le reste de ma vie ! Je suis d’ailleurs peu capable de me plier à une discipline qui vous fournit un catalogue de « prêt à penser » sur toutes les questions, même les plus hétéroclites, qui peuvent se poser à une société. Je réclame le droit de réfléchir de temps en temps par moi-même.

Question : Est-ce à dire qu’absorbée par l’Histoire vous vous désintéressez de nos problèmes actuels ?
Réponse : Nullement ! Je suis au contraire très « activiste », mais seulement à travers des associations, ce qui me permet de ne m’engager que sur des questions que je juge prioritaires et où je pense avoir un minimum de compétences.
  C’est ainsi que, dès l’âge de vingt-cinq ans, j’ai fondé et présidé ma première association : l’Association pour le Travail professionnel adapté (ATPA). J’avais, en effet, consacré un stage et un mémoire au problème des handicapés mentaux adultes et j’avais pu mesurer à cette occasion la détresse des parents auxquels on rendait à quatorze ans des adolescents sortis des Instituts médico-pédagogiques ou médico-professionnels sans aucune suite ni perspective d’avenir. Avec l’ATPA, j’ai créé les premiers Centres d’Aide par le Travail (CAT) de l’Essonne et les premiers  foyers d’accueil pour jeunes adultes. J’ai été par la suite pendant huit ans vice-présidente de la Fondation de France où j’ai pu m’occuper, à titre bénévole, de problèmes sociaux du même type et de mécénat culturel.
  Pendant cinq ans, j’ai été aussi vice-présidente de la Fondation d’Aguesseau, qui gère les œuvres sociales du ministère de la Justice.
J’ai crée, et je suis toujours un membre très actif, de l’Association de Défense des Eaux et des Vallées (ADEV), association agréée pour la protection de l’environnement creusois : préservation de la qualité des eaux (notamment contre les effluents des élevages industriels) et de la qualité des paysages (avec, actuellement, le souci d’éviter une dispersion excessive des implantations éoliennes qui aboutirait au « mitage » de toutes les sommets de notre région).
Je suis par ailleurs membre des Maçons de la Creuse (depuis la création de l’association), des Creusois de Paris, et des Amis de Tristan l’Hermite (poète d’origine creusoise).
  Très sensible aux problèmes de la liberté d’expression et au maintien de la diversité des opinions, j’ai été membre fondateur de la Société des Lecteurs du Monde, dont j’ai été aussi pendant vingt ans administrateur. J’ai été également membre fondateur de l’association Pluralisme, qui soutient l’existence dans le Limousin de petits journaux d’opinion, dont les idées ne sont pas forcément les miennes, mais dont le maintien me semble indispensable face à l’extrême concentration de la presse régionale.
  C’est aussi pour préserver la liberté d’expression que j’ai crée avec René Rémond et Pierre Nora l’association Liberté pour l’Histoire (LPH) à un moment où il nous est apparu qu’avec les meilleures intentions du monde, on était en train, pour la première fois depuis les débuts de la République, d’imposer par la loi, sous peine de sanctions pénales, des vérités historiques sur des époques de plus en plus reculées, auxquelles on appliquait d’ailleurs des concepts juridiques anachroniques. C’était interdire à terme toute recherche sur des périodes de plus en plus vaste de notre histoire. Or ce n’est pas aux hommes politiques qu’il appartient de dire, puis d’imposer par la contrainte, des vérités historiques ou scientifiques. Un tel recul serait la négation même des Lumières.
  J'ai été par ailleurs administratrice de la Fondation Maintenon pendant une vingtaine d'années, vice-présidente de l’Association Le Siècle, je suis trésorière de l'Académie Goncourt et membre de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité.

Question : Il me semble qu’on ne voit pas souvent votre nom au bas des pétitions…
Réponse : Je pense qu’une signature n’a de poids que si elle est rare. Certes, il m’est arrivé de signer des pétitions locales, comme « citoyen de base » : par exemple pour le maintien de notre bureau de Poste dans la Creuse ou la défense de notre école communale. En revanche, je crois n’avoir signé dans ma vie que deux pétitions nationales : l’appel, le 12 décembre 2005, de dix-neuf historiens1 contre l’abus de « lois mémorielles », et, en octobre 2008, l’appel de Blois signé par plus d’un millier d’historiens européens pour appeler l’attention des autorités européennes sur le danger d’un projet de directive-cadre qui risquait d’aller dans le même sens : interdire la recherche historique au nom de la morale.

1. Jean-Pierre Azéma, Élisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora , Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Michel Winock.

 
 

 
     
     

La création de Liberté pour l’Histoire

Extrait de Pierre Nora. Homo historicus, François Dosse

  Lorsqu'au même moment un historien, publié par Pierre Nora chez Gallimard et récompensé par le prix d'histoire du Sénat, encourt des poursuites judiciaires pour avoir défendu que la traite des Noirs ne relevait pas des mêmes mécanismes mortifères que le génocide des Juifs, et que l'État enjoint à ses enseignants de donner une présentation positive de la colonisation en Afrique du Nord et dans les DOM-TOM, la coupe est pleine et l'heure est venue de réagir. Jean-Pierre Azéma invite Olivier Pétré-Grenouilleau, enseignant à Lorient, à son séminaire de Sciences-Po pour exposer les thèses de son livre. Il sollicite aussi le spécialiste de la question Pap Ndiaye pour débattre du dossier historique, alors que règne un véritable climat de chasse à l'homme qui vise Pétré-Grenouilleau. Cette atmosphère de soufre suscite la présence de nombreuses personnes et personnalités à cette séance de séminaire qui dépasse le cadre de l'assistance habituelle des exposés savants. Jean-Pierre Azéma soumet à la discussion ce qu'il semble opportun de faire pour réagir à ces attaques : « Cela a été la déferlante. Je dis alors : "Vous ne voulez quand même pas faire une manifestation?" "Si, me répond-on. Il faut faire une manifestation pour sauver le soldat. Grenouilleau", et c'est Françoise Chandernagor, venue à cette réunion, qui a suggéré de créer une association. »
  Jean-Pierre Azéma a procuré le lieu de naissance et l'occasion de cette importante initiative de la part des historiens, et Françoise Chandernagor a saisi cette opportunité, prenant immédiatement l'affaire en main. Lorsqu'elle participe au séminaire d'Azéma, elle est déjà très informée et très remontée. Elle est en effet membre du jury d'un prix de livres d'histoire qui est aujourd'hui le prix Chateaubriand et qui était le prix de la Vallée-aux-Loups, longtemps présidé par Georges Duby. Elle lit l'ouvrage de Pétré-Grenouilleau et le recommande au secrétaire général du prix et aux autres membres du jury. Apprenant les poursuites dont son auteur est l'objet, elle se fait communiquer les attendus du recours judicaire. Son âme de juriste ne fait qu'un tour, d'autant que Françoise Chandernagor, outre son activité d'écrivain, a été major de sa promotion de l'ENA et a tôt intégré le Conseil d'État. Entre-temps, le prix d'histoire est attribué à Pétré-Grenouilleau, et Françoise Chandernagor apprend que l'auteur de ce livre est invité au séminaire de Jean-Pierre Azéma. Elle s'y rend avec la ferme intention de ne pas en rester à une simple indignation verbale. Elle ne connaît personne parmi les participants mais intervient avec vigueur pour affirmer la nécessité de lancer une pétition et de créer une association, convaincue que le moment est propice, car il est possible de fédérer toutes les raisons de s'indigner.
De retour dans sa Creuse natale, Françoise Chandernagor rédige un texte de pétition. Elle appelle René Rémond, son ancien professeur de Sciences-Po, qui lui exprime son soutien, mais qui doit se rendre à l'étranger et ne peut donc activer ses réseaux : « J'appelle Pierre qui a tout de suite pris le relais et a appelé des historiens que je ne connaissais pas personnellement. » Pierre Nora s'est immédiatement investi dans cette affaire, alertant ses réseaux : « Il fallait une association car on voulait se réserver le droit d'aller en justice, et cela présuppose d'avoir une association qui a au moins cinq années d'existence pour défendre quelqu'un. » Françoise Chandernagor sollicite un premier cercle qu'elle réunit chez elle, et c'est là que se constitue le bureau de la nouvelle association Liberté pour l'histoire qui appelle à signer une pétition réclamant l'abrogation de toutes les lois mémorielles. Cet appel, qui daté du 12 décembre 2005, porte la signature de dix-neuf historiens2 ; le 16 février 2006 il a recueilli celles de 650 chercheurs et enseignants d'histoire. René Rémond est pressenti pour en devenir le président et Pierre Nora en assure la vice-présidence. Avec son expérience associative et sa compétence de juriste, Françoise Chandernagor engage alors le bureau à faire du lobbying qui consiste à rencontrer des responsables pour les sensibiliser aux problèmes que posent les lois mémorielles. C'est ainsi qu'un petit groupe composé de Pierre Nora, Françoise Chandernagor, Michel Winock et de temps à autre Jean-Pierre Azéma sera reçu par les présidents des assemblées, des ministres, les représentants des groupes parlementaires.
  Ils auront pu ainsi sensibiliser à cette question aussi bien Jean-Louis Debré que Bernard Accoyer qui n'était pas encore président de l'assemblée, recevoir le soutien résolu de Jack Lang qui est venu à Blois appuyer l'appel européen de Liberté pour l'histoire. Pierre Nora est aussi allé voir, en compagnie de René Rémond, le président du groupe UMP du Sénat, Josselin de Rohan, qui leur a donné des conseils utiles et précis en leur signifiant qu'au plan parlementaire il ne pourra rien faire, d'autant que les comités Arménie sont très forts et vindicatifs. Il leur a montré à cette occasion une lettre d'un de ces comités au président de la région PACA le menaçant s'il ne parvenait pas à faire voter une loi mémorielle sur le génocide. Il leur a plutôt conseillé de faire du lobbying intellectuel, parce que c'est le seul qui puisse impressionner les députés.

[...]

  L'association a dû se battre à contre-courant dans ses débuts. Les mises en garde de Pierre Nora contre cette contagion galopante « Gare à la criminalisation générale du passé ! C'est une forme de suicide collectif » ne sont alors guère entendues. De son côté, le président de l'association, René Rémond, précise le caractère non corporatiste de ce combat pour les libertés : « Le texte demande la liberté pour l'histoire : pas pour les historiens. L'histoire ne leur appartient pas plus qu'aux politiques. Elle est le bien de tous. » Et René Rémond de rappeler qu'en dernière instance c'est le citoyen qui tranche dans la tension entre le pôle mémoriel et le pôle de l'histoire, d'où la nécessité de l'éclairer dans ses choix.
  Assez vite, un nombre croissant de politiques vont être à l'écoute et adopter une position plus sage. Certains ont été vite convaincus, comme Hubert Védrine qui était ministre des Affaires étrangères au moment de l'adoption en 2001 de la loi sur le génocide arménien : « J'ai clairement dit que ce n'était pas à l'Assemblée nationale de dire la vérité historique. Elle n'est pas dans son rôle. » Il s'exprime dans ce sens et demande au président Jacques Chirac ce qu'il en pense. Ce dernier acquiesce et Hubert Védrine lui demande alors s'il s'exprimera sur cette question publiquement et s'entend répondre : « Vous avez raison, et vous l'avez exprimé avec une telle justesse qu'il ne faut pas dénaturer le message. »   L'exécutif fera donc silence. Le député Bernard Accoyer, déjà convaincu d'engager une réflexion sur la question et devenu président de l'Assemblée nationale, prend la présidence d'une mission d'information sur les questions mémorielles qui a la sagesse d'auditionner devant un aréopage de députés de tous bords des historiens et des intellectuels pour qu'ils donnent leur point de vue.   C'est dans ce cadre qu'après Jean Favier, président du Haut Comité des célébrations nationales, Pierre Nora est auditionné le 15 avril 2008 en tant que président de l'association Liberté pour l'histoire. Il rappelle en cette occasion le rôle précurseur joué lors de l'adoption de la loi Gayssot par Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet qui avaient déjà mis en garde en 1990 contre les dangers que font peser des lois qui garantissent des vérités d'État.

[...]

  Pierre Nora est aidé de très près par son collaborateur chez Gallimard, coopté membre du bureau de l'association, Olivier Salvatori : « Je le vois fonctionner là dans un tout autre contexte, un autre réseau, plus restreint. Il se donne des objectifs limités, alors que l'association est sollicitée de toutes parts, sommée d'intervenir en tous sens. Il n'en fait rien, ayant une grande capacité à cerner les enjeux et à s'y tenir. »
  En cette occasion d'appel international, Pierre Nora et Françoise Chandernagor publient un petit livre manifeste pour la défense de la liberté de l'histoire. L'axe du combat s'est donc déplacé au plan européen, d'autant que, comme le fait remarquer l'historien italien Luigi Cajani qui a enquêté au plan international, si des pays comme la France ou l'Allemagne suggèrent des annexes à la décision-cadre, qui doit être impérativement adoptée par tous les pays de l'Union le 28 novembre 2010, pour en atténuer les contraintes, d'autres pays vont au contraire dans le sens inverse et proposent des options qui en rajoutent sur la portée de l'encadrement européen de la mémoire comme la Lettonie qui entend inclure la poursuite des crimes totalitaires commis par le communisme ou encore la Pologne qui veut poursuivre quiconque parlerait de « camps polonais » pendant la Seconde Guerre mondiale au lieu de « camps allemands en Pologne ».
  Au plan national, si la sensibilisation orchestrée a permis une accalmie, les empiètements sur l'histoire n'ont pas disparu pour autant, et se sont déplacés du terrain législatif au terrain éducatif. C'est ainsi qu'à l'automne 2008 le ministre de l'Éducation nationale, Xavier Darcos, auditionné par la commission Accoyer, s'interrogeant à haute voix sur le contenu de l'enseignement de l'histoire, suggère : « Est-ce qu'il ne faudrait pas, une bonne fois pour toutes, que ce que nous considérons comme devant être enseigné aux élèves soit prescrit par la représentation nationale ? » Xavier Darcos intervenant dans ce contexte sur un ton prescriptif en tant que ministre de l'Éducation nationale ne pouvait que susciter quelque émoi. Pierre Nora prend sa plume comme président de Liberté pour l'histoire et écrit au ministre pour lui demander des précisions sur ce qu'il entend faire. Ce dernier lui répond en minorant la portée de ses propos nés d'un vif échange avec Christian Vanneste : « Il n'entre nullement dans mes intentions de demander au Parlement de se substituer à la communauté des historiens pour définir le contenu des programmes d'histoire enseignés dans nos écoles et encore moins des interprétations qui doivent en être retirées. »

2. L'appel est signé par Jean-Pierre Azéma, Élisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Michel Winock.

Pierre Nora. Homo historicus, François Dosse, éditions Perrin, 2011
pp. 583-590

 

   

Site de Liberté pour l’Histoire : www.lph-asso.fr/
avec une traduction de l'anglais de l'essai Liberté pour l'Histoire, Pierre Nora et Françoise Chandernagor, Éditions CNRS, 2008