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« Et d'amant il devient mari » : le mariage de Louis XIV et de Madame de Maintenon
Maintenon, Françoise Chandernagor Georges Poisson
Un jour à Saint-Cyr, quelques mois avant sa mort, Mme de Maintenon, alors âgée de quatre-vingt-quatre ans, « se mit à brûler tout ce qu'elle ne voulait pas laisser après elle en disant : "Laissons de nous le moins que nous pourrons", et quand tout fut brûlé elle me dit : "Me voilà hors d'état de prouver que j'ai été bien avec le Roi"... » Ainsi parle dans ses Mémoires Mlle d'Aumale, la dernière secrétaire de la Marquise, qui ajoute : « Ce fut une perte irréparable que tout ce qu'elle brûla ce jour-là. »
Ce jour-là en effet, Mme de Maintenon venait de mettre l'historien dans l'impossibilité, sinon de prouver qu'elle ait jamais « été bien avec le Roi », du moins de démontrer, documents à l'appui, qu'elle avait été son épouse et que le château de Maintenon avait plusieurs fois reçu et abrité une presque reine. « Il est vrai, Madame, que votre état est une énigme », lui écrivait, quelques années plus tôt, l'évêque de Chartres, son directeur de conscience ; la Marquise avait livré aux flammes tout ce qui aurait pu rendre cette énigme transparente. Cependant le secret, qu'elle se sentait tenue de garder, était-il, depuis longtemps, autre chose qu'un secret de polichinelle ?
Dès les années 1685-1686, on ne parlait, à Versailles, à Paris, et même dans toute l'Europe, que du mariage secret. Madame Palatine, belle-sœur du Roi, écrit en 1686, à sa tante, la duchesse de Hanovre : « Vous désirez savoir s'il est vrai que le Roi ait épousé Mme de Maintenon. Peu de gens en doutent. Quant à moi, tant que la chose ne sera pas déclarée, j'aurai peine à le, croire, car », ajoute-t-elle avec humeur et humour, « à en juger par ce que sont les unions dans ce pays-ci, s'ils étaient mariés leur amour ne serait pas si fort qu'il l'est à cette heure. À moins que le secret n'y ajoute un ragoût que les autres ne trouvent pas en l'état de mariage public !... » Quelques mois après, elle y revient : « Je n'ai pu savoir si le Roi a, oui ou non, épousé Mme de Maintenon. Bien des personnes disent qu'elle est sa femme et que l'archevêque de Paris les a mariés, d'autres disent que ce n'est pas vrai. Ce qu'il y a de certain c'est que le Roi n'a jamais eu pour aucune maîtresse la passion qu'il a pour celle-ci »... Plus tard, mieux renseignée, elle ne laissera plus aucun doute à ses correspondants « Ce qui prouve qu'on ne peut échapper à sa destinée c'est que le Roi a épousé la vieille guenipe. Il crut triompher de la vertu même en couchant avec la vieille... Elle le gagna au point de l'amener à l'épouser, ce qui eut lieu. »
Dès 1686 aussi, un correspondant français écrit au Grand Pensionnaire des Pays-Bas que, « par les airs de reine que se donne Mme de Maintenon, on ne doute pas qu'elle ne le soit, et qu'elle ne veuille se faire déclarer telle ». En 1688, Arnauld, le célèbre théologien janséniste, qui vit pourtant très à l'écart de la Cour, écrit à un correspondant romain : « Je doute qu'on puisse savoir certainement ce qu'on dit du mariage clandestin car, si cela est vrai, il n'y aura que quatre ou cinq personnes qui l'auront su et il n'y a point d'apparence qu'ils n'aient pas gardé le secret. [...] Je ne vois pas ce qu'il y a à reprendre selon Dieu dans ce mariage contracté selon les règles de l'Église, qui n'est humiliant qu'au regard des hommes qui regardent comme une bassesse de s'être pu résoudre à épouser une femme si fort au-dessous de son rang... »
En 1690, Spanheim, ambassadeur de l'Électeur de Brandebourg, écrit pour son souverain : « Le commerce [du Roi avec Mme de Maintenon], qu'on n'attribua longtemps qu'à une pure estime et aux seuls agréments de l'esprit et de l'humeur de la dame, a paru si grand et si particulier dans la suite que le bruit sourd se répandit que le Roi l'avait épousée secrètement sans autres témoins que le père de La Chaise, son confesseur, et l'archevêque de Paris. Cette créance, qui fut prise d'abord pour une chimère de cour, n'a point paru, dans la suite, mal fondée à la plupart des gens. » Et voici comment, ajoute Spanheim, « une simple demoiselle, pauvre, veuve d'un auteur burlesque et infirme, suivante de la maîtresse du Roi, est devenue la confidente, la maîtresse et, comme on croit, l'épouse d'un grand monarque, lorsqu'il se trouvait encore dans la vigueur de l'âge et dans le comble de sa gloire ».
L'opinion publique, telle du moins qu'elle se reflète dans les pamphlets et les chansons, paraît aussi, dès la mort de Marie-Thérèse, largement informée de la probabilité d'un mariage secret : ainsi trouve-t-on, dans une chanson de 1686, ces quelques vers « Qu'il soit amant, qu'il soit mari, / Qu'il soit mourant, qu'il soit guéri / Tout cela m'est indifférent / Qu'elle soit épouse ou maîtresse / Qu'elle soit Ninon ou Lucrèce, / Tout cela m'est indifférent. »
Une autre chanson circula peu après, qui affirmait : « Le Roi se retire à Marly / Et d'amant il devient mari / Il fait ce qu'on fait à son âge : / C'est du vieux soldat le partage, / En se retirant au vil Tage, / D'épouser sa vieille putain... »
En 1694, un pamphlet paraît sous le titre de : « Amours de Madame de Maintenon, épouse de Louis XIV ». Un couplet de la même époque met dans la bouche de Mme de Maintenon cette précision : « L'hymen, depuis trois ans, unit [le Roi] ma personne. » Ces chansons, qui courent la ville, atteignent enfin la campagne puisque, à propos de la mort de l'archevêque de Rouen, on trouve, dans le « livre de raison » des Longé, paysans de l'Île-de-France : « C'est Mme de Maintenon qui l'avait fait avancer, car elle était femme, ou non femme, du roi Louis XIV. »
À mesure qu'on s'éloigne des années qui suivirent immédiatement la mort de la reine Marie-Thérèse, les témoignages se multiplient, et aucun des mémorialistes qui fréquentèrent la cour de Louis XIV dans la dernière partie de son règne ne met plus en doute la réalité du mariage. L'abbé de Choisy, ancien ambassadeur de Louis XIV au Siam, écrit : « À la répugnance [du Roi pour Mme de Maintenon] succéda une passion violente ; il résolut de l'épouser en secret. Il en fit un jour la confidence à M. de Louvois ; il est certain que le mariage secret se fit peu après. » Le marquis de La Fare affirme : « Elle fit tant que, pour éviter le trouble de sa conscience, le Roi l'épousa en secret. » Languet de Gergy, aumônier de la duchesse de Bourgogne et intime ami de Mme de Maintenon, atteste : « On ne doutait pas qu'il y ait eu entre le Roi et Mme de Maintenon un vrai mariage légitimement célébré en face de l'Église, mariage que la dignité du Trône ne permettait pas de déclarer mais que la conscience ne permettait pas, non plus, de cacher entièrement. » Saint-Simon est tout aussi catégorique : « Ce qui est très certain et bien vrai c'est que, quelque temps après le retour du Roi de Fontainebleau et au milieu de l'hiver qui suivit la mort de la Reine, chose que la postérité aura peine à croire, [...] ce monarque et la Maintenon furent mariés en présence d'Harlay, archevêque de Paris. » A fortiori, Mme de Caylus, nièce de Mme de Maintenon, et Mlle d'Aumale, sa secrétaire, devaient-elles se dire convaincues de l'existence d'un lien légitime entre le Roi et la Marquise, lien dont le maréchal de Villeroy jurera, pour sa part, qu'il s'en porte « garant comme de son propre mariage ».
« Reine pour le ton, le siège, la place… »
Comment se persuada-t-on si vite, en France et à l'étranger, de l'existence d'un mariage que les intéressés prétendaient dissimuler ? Et pourquoi, si tôt, ce « grand mystère » fit-il le tour du monde ? C'est, sans doute, qu'en n'avouant rien explicitement, les nouveaux époux faisaient tout, implicitement, pour que nul n'ignorât leur changement de situation : jamais un mot, mais tant d'actes !
En premier lieu, le Roi et la Marquise menaient, depuis la mort de Marie-Thérèse, une vie conjugale ostensible : où que fût le Roi – palais, places fortes, ou même cantonnements militaires –, Mme de Maintenon était « toujours logée aussi proche de lui et de plain-pied autant qu'il fut possible » ; le Roi passait tous les jours – au vu et au su de tous – plusieurs heures dans sa chambre, seul avec elle (« Il couche avec sa vieille tous les après-midi », écrit la Palatine) et, chaque soir, les femmes de chambre de la Marquise la déshabillaient devant lui. « Dès qu'elle avait achevé de souper, ses femmes la mettaient au lit, tout cela en présence du Roi », nous dit Saint-Simon ; et Mme de Maintenon elle-même a conté, non sans une certaine complaisance, à Mme de Glapion, supérieure de Saint-Cyr qui nous en a laissé le récit, ces séances de « déshabillage » devant le souverain, si connues d'ailleurs de la famille royale, des courtisans et des domestiques, qu'elles étaient regardées par tous comme une preuve certaine du mariage. Ajoutons que la Marquise, lorsqu'elle montait dans le carrosse ou la calèche du Roi, y prenait naturellement la place de la défunte reine ; et que si le couple se promenait en chaise dans les jardins, les deux chaises étaient portées côte à côte.
Comment croire que l'Église aurait toléré, sans « broncher », la provocation d'une liaison dont les manifestations publiques allaient ainsi bien au-delà de tout ce que le Roi avait osé entreprendre avec ses précédentes maîtresses ? Or, non seulement l'Église ne condamnait pas cette relation, non dissimulée, du Roi avec la Marquise, mais tout montre que Rome traitait Mme de Maintenon en souveraine : dès 1683, le pape et le nonce la harcelaient de brefs, la couvraient de cadeaux, et l'accablaient de reliques !
Autre indice aux yeux des contemporains et des historiens : la place de Mme de Maintenon dans la hiérarchie de la Cour. Certes, on l'a dit et répété, dans les appartements « publics », les fêtes et les réceptions officielles, « elle était simple particulière, toujours au dernier plan, se reculant partout pour les femmes titrées, même pour les femmes de qualité ordinaire, avec un air de civilité polie, affable, parlant comme une personne qui ne prétend rien ». Mais Saint-Simon nous apprend que, « dans le particulier », elle était reine « pour le ton, le siège, la place en présence du Roi, de Monseigneur [le Dauphin], de Monsieur [frère du Roi], de la cour d'Angleterre et de qui que ce fut ».
On sait, en effet, que la Marquise n'était « jamais que dans un fauteuil et dans le lieu le plus commode de sa chambre devant le Roi et toute la famille royale, et même devant la reine d'Angleterre » : comment imaginer qu'une femme, que tous, même ses ennemis, s'accordent à présenter comme une personne polie et modeste, eût, sans d'excellentes raisons, osé rester assise lorsqu'entraient dans sa chambre le roi de France ou un souverain étranger, alors, surtout, qu'elle affectait de « se lever pour les personnes ordinaires qui obtenaient d'elle des audiences » ?
Et s'il est bien vrai que Mme de Maintenon n'eut jamais aucune place sur les portraits de famille et de cour, et qu'elle s'abstenait de paraître dans les cérémonies publiques (à l'exception, notable, de la revue militaire du camp de Compiègne en 1698, où la position « stratégique » qu'elle occupait face aux troupes indigna tant Saint-Simon), il est non moins vrai que, dès les années 1690, l'habitude fut prise, dans les contrats de mariage des grandes familles de la noblesse, de la nommer dans le même alinéa que les personnes de la famille royale et de la faire signer immédiatement à la suite des princes, et bien avant les personnes plus titrées qu'elle.
Auparavant, d'ailleurs, Louis XIV avait trouvé lui-même une autre manière, ingénieuse, de lui donner publiquement à Marly le rang qui était le sien en adoptant, pour les repas, ces tables rondes où elle pouvait (sans qu'on eût à respecter une étiquette dans son cas inapplicable) dîner en face de lui.
Ce signe-là venait s'ajouter à bien d'autres qui alimentaient déjà les réflexions et les commérages de la Cour ; Mme de Maintenon, par exemple, ne nommait les membres de la famille royale que comme une souveraine seule se fût permis de le faire : « Presque jamais elle n'appelait Madame la Dauphine que "mignonne", même en présence du Roi et des Dames du Palais et, quand elle parlait d'elle, ne disait jamais que : "La duchesse de Bourgogne" ou "la Dauphine" [au lieu de Madame la Dauphine] et de même, "le duc de Bourgogne" ou "le Dauphin" et jamais "Monsieur le Dauphin". On peut juger des autres !... » Par un juste retour des choses et un subtil souci du parallélisme des formes, la duchesse de Bourgogne, dauphine, appelait Mme de Maintenon « ma tante », ce qui était assez clairement reconnaître que cette dame était bien l'épouse de son grand-oncle (lequel se trouvait être, en outre, le grand-père de son jeune mari). Enfin, l'abbé de Choisy nous apprend, dans ses Mémoires, que certains domestiques du Roi traitaient, en privé, Mme de Maintenon de « Majesté » ; du moins nous assure-t-il que Bontemps, premier valet du monarque, la désignait ainsi aux tiers lorsqu'il se laissait aller à parler librement.
Ces présomptions – éclatantes dans une cour où un simple regard, un chapeau ôté ou gardé, un pas en plus ou en moins, étaient « signes » – se sont, au surplus, trouvées confirmées par les demi-confidences échappées aux deux conjoints.
Pressée par des indiscrets, plus ou moins adroitement, d'avouer la vérité, Mme de Maintenon se tait toujours mais ne dément jamais (ce qui, bien entendu, accrédite indirectement l'hypothèse du mariage) à Villars, qui, lui reprochant de trop bien traiter son plus jeune fils, lui dit que « les héros s'accoutument facilement aux bontés des reines », elle sourit avec finesse et ne dément pas ; aux servantes, qui lui assurent savoir « qu'elle est reine » ou avoir ouï dire que « le Roi l'a épousée », elle se borne à demander avec une feinte sévérité : « Qui vous a dit cela ? » ; à Mlle d'Aumale, qui tente cent fois de « la faire parler sur cet article », elle ne « dit jamais "Cela n'est pas" mais seulement "Ne parlons plus de cela" ».
Parfois, pourtant, sous le coup d'une émotion violente, elle ne se contrôle plus et lâche une phrase qui laissera l'auditeur songeur. Fâchée contre sa jeune nièce volontiers indisciplinée (la future Mme de Caylus), elle s'écrie dans un mouvement de colère : « Vous qui pourriez faire une figure ici, étant nièce d'une reine ! » « Ces paroles furent dites bas et entre les dents, ajoute Mlle d'Aumale, mais Mme de Caylus les entendit. » Un autre jour la Marquise dit, d'un ton outré, à une petite fille de Saint-Cyr (que l'ambiguïté de sa position choquait) : « Quoi qu'il en soit, je ne pense pas qu'on me prenne pour la maîtresse du Roi ! » Irritée de voir sans cesse renaître le même soupçon, elle confie à Mme du Pérou, l'une des religieuses de Saint-Cyr, qu'il y a une grande différence entre sa situation et celle des autres favorites car, pour elle, « ce sont des liens sacrés ». Et à une dévote de Chartres qui l'accuse de donner au royaume l'exemple de la débauche, elle répond sèchement : « Notre évêque sait à quoi s'en tenir ! » Enfin, à l'abbé Brisacier, confesseur des demoiselles de Saint-Cyr, elle avoue, comme il l'écrira plus tard, « de certaines choses qui lui font conclure avec certitude qu'elle est engagée dans l'état du mariage ».
Le Roi lui-même, d'ordinaire très réservé, se laisse à deux ou trois reprises « piéger ». Par Monsieur, notamment, lorsque celui-ci, ayant surpris son frère « un peu découvert dans son lit pour prendre l'air » avec Mme de Maintenon près de lui, ledit frère ne put que reconnaître : « de la manière dont vous me voyez avec Madame, vous pensez bien ce qu'elle m'est... » Ou par Catherine Mignard, fille du peintre qui, tandis qu'en 1691 son père achève le tableau représentant Mme de Maintenon en « sainte Françoise Romaine », demande malicieusement au monarque s'il conviendra de mettre « le manteau d'hermine à sainte Françoise ? – Oui, dit le Roi amusé, mettez-le, sainte Françoise le mérite bien. »
Certes, contrairement à ce que semblent croire la plupart des commentateurs, le manteau d'hermine n'était pas réservé aux reines : non seulement tous les magistrats portaient l'hermine, mais au XVIIe siècle les peintres et les graveurs représentaient, avec ce même manteau d'hermine, la plupart des princesses (princesse des Ursins ou duchesse du Maine, par exemple) et de nombreuses duchesses (voir, notamment, des portraits de la duchesse de Saint-Simon ou de la duchesse de Chevreuse). Cela dit, puisque Mme de Maintenon n'était ni princesse ni duchesse...
Tout cela (hermine, demi-aveux, vie publiquement conjugale, infractions à l'étiquette et intime conviction des principaux témoins) ne constitue cependant guère plus qu'un ensemble de présomptions et non pas cette preuve, absolue, irréfutable, qu'ont longtemps cherchée les historiens : un acte de mariage. Les archives du Vatican elles-mêmes ne leur ont rien livré.
« Un bon usage de mon bonheur... »
Il faut savoir qu'un acte public et enregistré n'était toutefois pas indispensable à l'époque, puisque deux personnes pouvaient s'épouser sans publication des bans, en présence de deux témoins tenus au secret, et sans inscription au registre paroissial. Ce mariage, dit « mariage de conscience », parfaitement valide sur le plan religieux, n'avait toutefois aucun effet civil, en vertu d'une ordonnance de 1667 qui prévoyait qu'à défaut d'inscription sur les registres le mariage resterait civilement inopposable aux tiers : on se doute bien que ce dernier point, essentiel pour un notaire, était tout à fait accessoire aux yeux d'un roi...
Faute, du reste, d'un acte de mariage en bonne et due forme, l'historien dispose, depuis 1896, d'une pièce capitale et qui lève, me semble-t-il, la plupart des doutes qui pourraient subsister sur la réalité de ce mariage secret. Il s'agit d'une lettre du directeur de conscience de Mme de Maintenon, l'évêque Godet Des Marais, adressée au Roi lui-même.
Cette lettre, probablement écrite en 1697 à l'occasion de la querelle quiétiste, fut, en 1739, confiée par le neveu de l'évêque aux dames de Saint-Cyr (Mlle d'Aumale en fait état dans ses Mémoires) et publiée en 1755 par La Beaumelle, premier biographe de Mme de Maintenon. Peu de temps après, la lettre disparut et les historiens du XIXe siècle, enclins, non sans raison, à se défier du témoignage de La Beaumelle dont la réputation de faussaire n'était plus à faire, se convainquirent qu'elle n'avait jamais existé, jusqu'à ce que le document fût redécouvert en 1896 chez un bouquiniste de Chartres. Expertisée en 1899 par la Société archéologique d'Eure-et-Loir et publiée par la revue Les Études, la lettre fut reconnue authentique elle était bien de l'écriture de l'évêque de Chartres ; une déclaration de quatre dames de Saint-Cyr (dont la Supérieure) était jointe au document. Nous ignorons aujourd'hui où se trouve cette lettre, passée en vente (toujours à Chartres) en 1927 et entrée alors dans une collection particulière. Mais le texte nous en est heureusement connu ; en voici les phrases essentielles : « Vous avez, Sire, une excellente compagne [...] dont la tendresse, la sensibilité et la fidélité pour vous sont sans égales. Je serais bien sa caution qu'on ne peut vous aimer plus tendrement ni plus respectueusement qu'elle vous aime [...]. Il paraît bien visiblement que le Ciel vous a voulu donner une aide semblable à vous, au milieu de cette troupe d'hommes intéressés et trompeurs qui vous font la cour, en vous accordant une femme occupée de la gloire de son époux... »
Si le mariage peut, sur la foi de ce document (émanant d'une des rares personnes susceptibles d'avoir été mises dans le secret), être désormais regardé comme établi, encore reste-t-il à en déterminer plus précisément les circonstances : la date, le lieu, les témoins.
Sur la date, les témoignages des mémorialistes ne s'accordent guère ; automne de 1683, selon Saint-Simon et Mme de Caylus ; 1684, d'après Choisy ; janvier 1686, pour Mlle d'Aumale ; 1697, d'après Luynes. Les historiens et les biographes ne s'entendent pas mieux : 1683, affirment de concert Marcel Langlois, Jean Cordelier, François Bluche, ou Mme Saint-René Taillandier ; 1684, soutient Lavallée ; 1685, dit La Beaumelle, suivi par le duc de Noailles et par Michelet ; 1686, dit Voltaire ; 1697, avance enfin Louis Hastier.
Le lieu ne varie guère moins : chapelle de Fontainebleau selon certains ; ancienne chapelle de Versailles ; petite chapelle particulière située au bout de l'appartement occupé plus tard par le duc de Bourgogne ; ou cabinet particulier du Roi dans ce même appartement selon d'autres.
Le célébrant serait tantôt l'archevêque de Paris (soit, selon la date retenue, Harlay de Champvallon, soit l'archevêque de Noailles), tantôt le père de La Chaise, confesseur du Roi, et tantôt encore, plus modestement, le curé de Versailles – Nicolas Thibault (s'il est antérieur à 1686) ou François Hébert (si le mariage est postérieur à cette date). La célébration, discrète, aurait eu lieu, d'après les uns, de nuit et, d'après les autres, « de grand matin ».
Enfin, les témoins les plus communément mentionnés sont le père de La Chaise, Bontemps, premier valet de chambre du Roi, Louvois, son ministre, et Henri de Montchevreuil, ami de Mme de Maintenon depuis vingt-deux ans. Certains mémorialistes y ajoutent toutefois, au gré de leur fantaisie ou de leurs informations, Marguerite de Montchevreuil, Nanon Balbien, servante de Mme de Maintenon, Fénelon, Blouin, autre valet de chambre du Roi, le maréchal de Noailles, et même le chevalier de Forbin, qui n'était l'intime d'aucun des conjoints.
Quelques-uns de ces mémorialistes, non contents d'ailleurs de mépriser la vraisemblance, malmènent aussi la chronologie : ainsi le marquis de La Fare fait-il célébrer le mariage par Noailles (qui ne fut nommé archevêque de Paris qu'en 1695) en présence de Louvois (qui mourut en 1691), et le duc de Luynes n'hésite-t-il pas à « convoquer » Blouin (qui ne devint premier valet du Roi qu'en 1701) à un mariage célébré selon lui en 1697...
Au milieu d'assertions si contraires, il n'est pas facile de démêler la vérité. La seule chose dont nous puissions être à peu près certains, malgré l'affirmation de quelques historiens (Michelet en tête), c'est que le mariage ne fut pas célébré en 1685 ; en effet, Mlle d'Aumale est formelle sur point « disant cela [que le mariage avait probablement eu lieu en 1685] un jour, devant un prêtre qui avait été le confesseur de Mme de Maintenon pendant seize ans [il s'agit de l'abbé Brisacier], il me répondit : "Vous vous trompez, ce n'est pas dans ce temps-là" ». Reste qu'exclure une seule année c'est potentiellement retenir toutes les autres, du 31 juillet 1683 (date de la mort subite de Marie-Thérèse) à 1697 (date probable de la lettre de Godet Des Marais sur « la femme occupée de la gloire de son épouse »).
C'est l'analyse de la correspondance de Mme de Maintenon entre le 31 juillet 1683 et l'été de 1684 qui me détermine, pour ma part, à pencher – comme Saint-Simon et Mme de Caylus – pour l'automne de 1683.
Dans ces lettres nous voyons, en effet, que Mme de Maintenon traversa, aussitôt après la mort de la Reine (qui fut un choc et une surprise pour tout le monde), une grande période d'inquiétude et d'agitation – ce que sa nièce Mme de Caylus, alors âgée de douze ans et présente à ses côtés, nous confirme dans ses Souvenirs en indiquant que, se trouvant à Fontainebleau avec toute la Cour, la Marquise « ne dormait plus et passait ses nuits en promenades dans la forêt et en conversations avec Mme de Montchevreuil ».
« Mon étouffement est passé, mais mon sommeil ne peut revenir ; ainsi je ne suis pas en bon état » (lettre du 6 août à Mme de Brinon, l'une de ses deux meilleures amies d'alors), « Ne soyez point en peine de mon insomnie » (lettre du 12 août à la même), « J'ai été longtemps incommodée, je commence à revenir dans mon naturel » (lettre du 24 août à son frère), « J'ai eu des vapeurs » (ce qui signifie, à l'époque, « des accès de mélancolie ») « et tout ce que j'ai souffert depuis quelque temps a un peu troublé ma santé. J'ai grand regret à la dernière visite que vous m'avez faite [le 18 août], ce temps-là fut mal employé et vous fit sentir une partie de mes agitations » (lettre à l'abbé Gobelin du 19 septembre), « Je fus hier bien malade de vapeurs » (lettre au marquis de Montchevreuil), etc.
En même temps la Marquise fait prier pour le Roi, dont elle craint manifestement que, mettant à profit son veuvage, il ne s'entiche promptement d'une « nouvelle dame » : « Faites bien prier pour les personnes que savez » (à Mme de Brinon le 6 août), « Il n'y a sur tout cela qu'à prier Dieu qui saura bien faire ce qui sera le meilleur » (à la même le 18 août) ; et, dans l'incertitude de son sort à venir, elle tente même de se faire une philosophie : « Plus je vis et plus je me désabuse des soins et des projets à venir ; Dieu les renverse presque toujours » (lettre à son frère le 7 septembre). Ce qui ne l'empêche pas, cependant, de chercher anxieusement à connaître les « on-dit » sur le remariage probable du Roi : « Je serai toujours bien aise de savoir ce que vous entendrez dire sur cette matière-là » (lettre à Mme de Brinon le 18 août), « Voyez Mlle de Scudéry, et mandez-moi tout ce qu'il vous reviendra de bon et de mauvais » (à la même le 22 août).
Ainsi apprend-elle sans doute que, parallèlement aux rumeurs relatives au remariage du Roi avec l'infante du Portugal, le bruit court que le Roi n'aurait pas exclu de l'épouser, elle, Françoise de Maintenon, veuve Scarron, mais que, consciente de l'infériorité de son rang, elle l'aurait sagement repoussé. Du moins peut-on interpréter de cette manière cet extraordinaire passage de la lettre qu'elle adresse le 22 août à Mme de Brinon : « Il n'y a rien à répondre sur l'article de Louis et Françoise : ce sont des folies. Je voudrais bien savoir pourquoi elle ne le voudrait pas ; car je n'aurais jamais cru que l'exclusion sur cette affaire pût venir par elle... Voici une nouvelle scène », ajoute-t-elle avec bonne humeur, « et qui réveille tout le monde ! »
Le « réveil » ne semble pas lui être trop désagréable en tout cas ; probablement le Roi (dont on sait, par plusieurs témoignages, qu'il fut consolé de la mort de la Reine en « quatre jours ») se décide-t-il à lui faire, dès les premiers jours de septembre, cette proposition dont nous devinions déjà, par la lettre à Mme de Brinon, qu'elle ne la refuserait pas ; car voici ce que la Marquise écrit, le 19 septembre, à son directeur de conscience : « Mes agitations sont finies. Et je suis dans une paix dont je prendrai plus de plaisir à vous entretenir que des troubles que nous nous communiquâmes [...]. Ne m'oubliez pas devant Dieu car j'ai grand besoin de forces pour faire un bon usage de mon bonheur. »
Un changement éclatant
La voilà qui invite aussitôt son frère à « manger allègrement tout son bien », au grand étonnement, d'ailleurs, de l'homme d'affaires de Charles d'Aubigné, habitué à plus de modération (lettre du 28 septembre). Mieux : obligée, le surlendemain, de renvoyer à Maintenon le fils de son intendant, Guignonville, qui courtise de très près sa jeune nièce Marguerite (future Mme de Caylus), elle ose affirmer un principe qu'on n'aurait jamais trouvé auparavant sous sa plume (et pour cause !) : « Je suis très fâchée de vous avoir donné du chagrin en vous renvoyant votre fils, mais je ne puis souffrir un amour chez moi dès que le but n'est pas de se marier » (lettre du 30 septembre). Pour du nouveau, c'est du nouveau ! Du 30 septembre au 11 octobre, les correspondants habituels de la Marquise semblent avoir détruit ses lettres, mais Mme de Maintenon leur avait préalablement – et joyeusement – annoncé son retour à Versailles avec le Roi pour le 9 octobre. Le 11 octobre, elle écrit à Mme de Brinon : « Je meurs d'envie de vous voir mais je ne puis vous dire quand ce sera : je n'ai pas encore eu le temps de me reconnaître. » À son frère elle écrit que son bonheur est parfait et que sa seule peine vient de ce qu'elle lui croit du chagrin. Début novembre elle écrit, toujours à Mme de Brinon : « J'ai bien du regret de ne vous avoir pas vue dans les premiers mouvements de l'agréable vision que vous eûtes dans ma chambre, je crois que votre vivacité m'aurait donné du plaisir. » Et, dans la lettre suivante : « Je vous conjure de ne parler qu'à moi de cet homme-là, sans aucune exception. »
Dans les mois suivants, la gaieté de Mme de Maintenon ne se dément pas ; elle mène, dit-elle, « une vie voluptueuse et dissipée » ; elle s'applique seulement à éloigner de la Cour son frère, fainéant, joueur et buveur, qu'elle continue à aimer et soutenir de ses conseils et de ses deniers, mais que personne, dans son nouveau milieu, ne peut trouver « présentable » : « La raison qui m'empêche de vous voir est si utile et si glorieuse que vous ne devriez en avoir que de la joie », lui écrivait-elle de Fontainebleau, ajoutant : « Nos états sont différents : le mien est éclatant, le vôtre tranquille... Dieu m'y a mise, il faut s'en tirer du mieux que je pourrai ; il sait que je ne l'ai pas cherché. Je ne m'élèverai jamais davantage ; je ne le suis que trop. »
À quoi Charles d'Aubigné répondra, ironique, qu'il a fort bien compris de quoi il retourne et qu'il se « sacrifiera pour la beauté de la cause ». « Songez à notre état passé, lui répond-elle, pour vous trouver heureux d'avoir trente mille livres de rentes, et que mon état présent n'empoisonne pas le vôtre puisque c'est une aventure personnelle qui, comme vous le dites fort bien, ne se communique point. »
Enfin, en réplique à une nouvelle exigence (extravagante !) de Charles, elle lui écrit : « Je ne pourrais vous faire connétable quand je le voudrais, et quand je le pourrais je ne le voudrais pas, étant incapable de rien demander de déraisonnable à celui à qui je dois tout et dont je n'ai pas voulu qu'il fît pour moi-même une chose au-dessus de moi » (allusion probable à la déclaration de mariage). Charles se le tiendra pour dit et se bornera désormais à vivre loin de sa sœur en multipliant les dettes dont il assure partout : « Ne vous inquiétez pas : le beau-frère paiera ! » (Mémoires de Mlle d'Aumale).
Ainsi, une analyse précise de la correspondance de Mme de Maintenon dans les mois qui suivent la mort de la Reine montre-t-elle nettement que, après une courte période d'incertitude (août 1683), il y eut dans sa position « un changement éclatant », pour reprendre ses propres termes, et assez légitime, en tout cas, pour qu'elle pût en entretenir non seulement le cynique Charles d'Aubigné mais aussi, sans hésitation, les deux religieux qui étaient ses correspondants privilégiés d'alors, l'abbé Gobelin et Mme de Brinon, sœur ursuline. Ce changement, légitime et éclatant, ne peut être que le mariage.
L'époque probable de ce mariage (octobre ou novembre 1683) se trouve corroborée par un témoignage auquel aucun historien ne semble avoir prêté l'attention qu'il méritait ; il s'agit des Mémoires de l'aumônier de la duchesse de Bourgogne, Languet de Gergy, qui reconnaît ne pas savoir lui-même la date du mariage mais ajoute : « L'archevêque de Narbonne m'a dit bien des fois que le mariage avait été célébré par le père de La Chaise en présence de M. Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, et de M. Bontemps, premier valet de chambre du Roi, avec cette circonstance que le père de La Chaise avait une étole verte. »
Ce curieux détail de l'ornement vert se retrouve d'ailleurs dans La Beaumelle, premier biographe de Mme de Maintenon, qui le tenait probablement des dames de Saint-Cyr, ses « informatrices habituelles » : « M. de La Berchère, archevêque de Narbonne, disait qu'un jour d'hiver, Harlay, archevêque de Paris, se leva de très grand matin et dit à son premier aumônier : "Préparez un ornement vert et marquez le missel à l'article De Matrimoniis..." L'archevêque fit mettre l'ornement dans un carrosse et se rendit au château de Versailles. »
Or les ornements verts sont les ornements réguliers de la période qui va de la Pentecôte au début de l'Avent, c'est-à-dire – comme la Pentecôte est une fête mobile – de la fin mai au début de novembre ou de la mi-juin au début de décembre. Ces ornements sont utilisés le dimanche ou les jours dits de « férié » (jours où aucun saint particulier n'est célébré, car, dans le cas contraire, les couleurs requises seraient le blanc, le rouge ou le noir) ; leur usage indique, en outre, que le rituel particulier – et « officiel » – du mariage n'a pas été suivi (il aurait imposé le port d'un vêtement liturgique blanc).
Ainsi se trouve confortée l'hypothèse d'un mariage, mais d'un mariage dit « de conscience », c'est-à-dire sans effets civils, intervenant avant la fin de novembre 1683 ; peut-être, comme l'a soutenu Marcel Langlois, l'un des biographes de Mme de Maintenon, le dimanche 10 octobre 1683, dès le retour du Roi à Versailles ; et, pourquoi pas, nuitamment : non seulement parce que ces noces étaient secrètes, mais parce que les mariages « aux flambeaux » étaient courants, et même à la mode. Sans doute, tout au long des années 1684 et 1685, Louis XIV continua-t-il de « dépister » les curieux (et les historiens !), en affectant de proposer à Mme de Maintenon une place de dame d'honneur de la Dauphine (Souvenirs de Mme de Caylus), en indiquant qu'il se faisait faire une livrée et que c'était une marque certaine qu'il allait se remarier (Mémoires du marquis de Sourches), ou en assurant publiquement, au contraire, que les secondes noces étaient toujours si malheureuses, pour les rois comme pour les particuliers, qu'il n'avait nullement l'intention de convoler (Journal de Dangeau). Dès le 27 novembre 1683, en tout cas, il avait fait savoir à son ambassadeur à Lisbonne qu'il convenait d'ôter tout doucement à la reine du Portugal l'idée qu'il pourrait jamais épouser l'Infante. Et en 1684 il fait supprimer l'appartement de la Reine, dont il répartit les pièces entre la jeune dauphine et lui-même. C'était, clairement, signifier qu'il n'y aurait pas de seconde reine ; c'était aussi un moyen habile de se rapprocher de Mme de Maintenon, dont le petit appartement ne serait plus, désormais, séparé du sien que par un palier.
Si donc on retient l'hypothèse d'un mariage intervenu dans le courant de l'automne 1683 (neuf ou dix semaines seulement après la mort de la Reine !), le lieu de célébration le plus probable serait l'ancienne chapelle de Versailles, pour laquelle Mme de Maintenon eut toujours une tendresse particulière. L'autel sur lequel fut dit l'office serait celui qui se trouve actuellement dans l'église de Marly (où il fut transporté après la destruction de l'ancienne chapelle) ; le célébrant le plus vraisemblable resterait, bien entendu, Harlay de Champvallon, à cette époque archevêque de Paris dans le diocèse duquel se trouvait encore la ville de Versailles.
Deux témoins seulement étaient nécessaires à la cérémonie. Si l'on suppose que chacun des époux en choisit un, on peut imaginer que le Roi désigna son valet, Bontemps, ou peut-être (mais c'est plus douteux) Louvois, et que Mme de Maintenon choisit sa fidèle servante, Nanon Balbien, ou son vieil ami, Henri de Montchevreuil. La présence du père de La Chaise, agissant comme desservant, est également probable. Tous les susnommés furent, en tout cas, dans la confidence du mariage dès le premier moment, de même que le directeur de conscience de Mme de Maintenon (et ceux qui lui succédèrent dans cette fonction), deux de ses amies intimes (Mme de Brinon et Mme de Montchevreuil), et son frère.
Mme de Maintenon espéra-t-elle jamais plus que cette publicité restreinte ? Il est certain qu'elle souffrit de la non-déclaration de son mariage : sans doute n'avait-elle pas le désir, que lui prêtaient certains courtisans, de recevoir les honneurs dus aux reines, mais elle était parfois gênée que sa situation pût paraître irrégulière aux personnes les plus pieuses de son entourage ou aux adolescentes qu'elle élevait. Cela dit, contrairement aux allégations de Saint-Simon, la marquise ne semble pas avoir manœuvré pour obtenir cette déclaration si redoutée de la famille royale mais dont nous voyons bien, par sa correspondance avec son frère, qu'elle en avait, quant à elle, fait son deuil dès 1684. Comme le soulignait sa belle-sueur et intime ennemie, Madame Palatine, « elle n'est pas si folle que de se faire déclarer reine, elle connaît trop bien l'humeur de son homme... Si elle faisait cela, elle tomberait bien vite en disgrâce et serait perdue ».
Assez maligne ou assez sage pour savoir qu'elle aurait, en effet, peut-être succombé sous l'éclat si elle « avait voulu paraître », elle « s'établit de plus en plus par la confirmation de sa transparente énigme ». Épouse du Soleil, elle choisit, par contraste, une simple lanterne pour orner ses cachets ; autour de cette lanterne courait une fort belle devise : « Je ne brille que pour lui. » Encore une fois « transparente énigme », ostentatoire modestie, mais aussi, sans doute, amour sincère et noble, celui même que révèle une prière écrite de sa main et retrouvée dans l'un de ces « petits livres secrets » (des carnets) qu'elle portait dans ses poches : « Mon Dieu, écrit-elle, vous qui tenez entre vos mains le cœur des rois, ouvrez celui du Roi afin que j'y puisse faire entrer le bien que vous désirez ; donnez-moi de le réjouir, de le consoler, de l'encourager, et de l'attrister aussi lorsqu'il le faut pour votre gloire ; que je ne lui dissimule rien des choses qu'il doit savoir par moi et qu'aucun autre n'aurait le courage de lui dire. Faites que je me sauve avec lui, que je l'aime en vous et pour vous et qu'il m'aime de même. Accordez-nous de marcher ensemble, sans aucun reproche, jusqu'au jour de votre avènement. » Quelle épouse de chef d'État pourrait dire mieux ?
Maintenon, Françoise Chandernagor et Georges Poisson, Norma Éditions, 2001. pp. 36-57 |
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