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  L'Allée du Roi


  « "Je ne mets point de borne à mes désirs", disait celle qui fut presque reine de France... De sa naissance dans une prison de Niort à sa mort dans le doux asile de Saint-Cyr, de l'obscure pauvreté de son enfance antillaise à la magnificence de la Cour, de la couche d'un poète infirme et libertin à celle du Roi-Soleil, de la compagnie joyeuse de Ninon de Lenclos et de ses amants au parti pris de dévotion de l'âge mûr, quel roman que cette vie ! »


  À partir d'une documentation considérable puisée aux sources les plus sûres et en recourant aux écrits, souvent inédits, de la Marquise de Maintenon, Françoise Chandernagor a su restituer, à travers des « mémoires apocryphes » qui ont le tour et la séduction de la langue du XVIIe siècle, le vrai visage d'une femme méconnue, témoin sans pareil d'une fascinante époque.



  > « Et d'amant il devient mari » : le mariage de Louis XIV et de Madame de Maintenon  »
  > « L'iconographie de Madame de Maintenon. « Belle Indienne » ou vieille duègne ?  »
  > « Une femme qui gouverna sa vie de bout en bout »

 

   > Adaptations



  À voir également aux Éditions Honoré Champion :
  > Madame de Maintenon, Lettres I, 1650-1689, 2009
  > Madame de Maintenon, Lettres II, 1690-1697, 2010
  > Madame de Maintenon, Lettres III, 1698-1706, 2011
  > Madame de Maintenon, Lettres IV, préfacé par Françoise Chandernagor (à paraître)

 

L'Allée  du roi
L'Allée  du roi
L'Allée  du roi
 
L'Allée  du roi
 

« Et d'amant il devient mari » : le mariage de Louis XIV et de Madame de Maintenon

   Maintenon, Françoise Chandernagor Georges Poisson

  Un jour à Saint-Cyr, quelques mois avant sa mort, Mme de Maintenon, alors âgée de quatre-vingt-quatre ans, « se mit à brûler tout ce qu'elle ne voulait pas laisser après elle en disant : "Laissons de nous le moins que nous pourrons", et quand tout fut brûlé elle me dit : "Me voilà hors d'état de prouver que j'ai été bien avec le Roi"... » Ainsi parle dans ses Mémoires Mlle d'Aumale, la dernière secrétaire de la Marquise, qui ajoute : « Ce fut une perte irréparable que tout ce qu'elle brûla ce jour-là. »
  Ce jour-là en effet, Mme de Maintenon venait de mettre l'historien dans l'impossibilité, sinon de prouver qu'elle ait jamais « été bien avec le Roi », du moins de démontrer, documents à l'appui, qu'elle avait été son épouse et que le château de Maintenon avait plusieurs fois reçu et abrité une presque reine. « Il est vrai, Madame, que votre état est une énigme », lui écrivait, quelques années plus tôt, l'évêque de Chartres, son directeur de conscience ; la Marquise avait livré aux flammes tout ce qui aurait pu rendre cette énigme transparente. Cependant le secret, qu'elle se sentait tenue de garder, était-il, depuis longtemps, autre chose qu'un secret de polichinelle ?
  Dès les années 1685-1686, on ne parlait, à Versailles, à Paris, et même dans toute l'Europe, que du mariage secret. Madame Palatine, belle-sœur du Roi, écrit en 1686, à sa tante, la duchesse de Hanovre : « Vous désirez savoir s'il est vrai que le Roi ait épousé Mme de Maintenon. Peu de gens en doutent. Quant à moi, tant que la chose ne sera pas déclarée, j'aurai peine à le, croire, car », ajoute-t-elle avec humeur et humour, « à en juger par ce que sont les unions dans ce pays-ci, s'ils étaient mariés leur amour ne serait pas si fort qu'il l'est à cette heure. À moins que le secret n'y ajoute un ragoût que les autres ne trouvent pas en l'état de mariage public !... » Quelques mois après, elle y revient : « Je n'ai pu savoir si le Roi a, oui ou non, épousé Mme de Maintenon. Bien des personnes disent qu'elle est sa femme et que l'archevêque de Paris les a mariés, d'autres disent que ce n'est pas vrai. Ce qu'il y a de certain c'est que le Roi n'a jamais eu pour aucune maîtresse la passion qu'il a pour celle-ci »... Plus tard, mieux renseignée, elle ne laissera plus aucun doute à ses correspondants  « Ce qui prouve qu'on ne peut échapper à sa destinée c'est que le Roi a épousé la vieille guenipe. Il crut triompher de la vertu même en couchant avec la vieille... Elle le gagna au point de l'amener à l'épouser, ce qui eut lieu. »
  Dès 1686 aussi, un correspondant français écrit au Grand Pensionnaire des Pays-Bas que, « par les airs de reine que se donne Mme de Maintenon, on ne doute pas qu'elle ne le soit, et qu'elle ne veuille se faire déclarer telle ». En 1688, Arnauld, le célèbre théologien janséniste, qui vit pourtant très à l'écart de la Cour, écrit à un correspondant romain : « Je doute qu'on puisse savoir certainement ce qu'on dit du mariage clandestin car, si cela est vrai, il n'y aura que quatre ou cinq personnes qui l'auront su et il n'y a point d'apparence qu'ils n'aient pas gardé le secret. [...] Je ne vois pas ce qu'il y a à reprendre selon Dieu dans ce mariage contracté selon les règles de l'Église, qui n'est humiliant qu'au regard des hommes qui regardent comme une bassesse de s'être pu résoudre à épouser une femme si fort au-dessous de son rang... »
  En 1690, Spanheim, ambassadeur de l'Électeur de Brandebourg, écrit pour son souverain : « Le commerce [du Roi avec Mme de Maintenon], qu'on n'attribua longtemps qu'à une pure estime et aux seuls agréments de l'esprit et de l'humeur de la dame, a paru si grand et si particulier dans la suite que le bruit sourd se répandit que le Roi l'avait épousée secrètement sans autres témoins que le père de La Chaise, son confesseur, et l'archevêque de Paris. Cette créance, qui fut prise d'abord pour une chimère de cour, n'a point paru, dans la suite, mal fondée à la plupart des gens. » Et voici comment, ajoute Spanheim, « une simple demoiselle, pauvre, veuve d'un auteur burlesque et infirme, suivante de la maîtresse du Roi, est devenue la confidente, la maîtresse et, comme on croit, l'épouse d'un grand monarque, lorsqu'il se trouvait encore dans la vigueur de l'âge et dans le comble de sa gloire ».
  L'opinion publique, telle du moins qu'elle se reflète dans les pamphlets et les chansons, paraît aussi, dès la mort de Marie-Thérèse, largement informée de la probabilité d'un mariage secret : ainsi trouve-t-on, dans une chanson de 1686, ces quelques vers « Qu'il soit amant, qu'il soit mari, / Qu'il soit mourant, qu'il soit guéri / Tout cela m'est indifférent / Qu'elle soit épouse ou maîtresse / Qu'elle soit Ninon ou Lucrèce, / Tout cela m'est indifférent. »
  Une autre chanson circula peu après, qui affirmait : « Le Roi se retire à Marly / Et d'amant il devient mari / Il fait ce qu'on fait à son âge : / C'est du vieux soldat le partage, / En se retirant au vil Tage, / D'épouser sa vieille putain... »
En 1694, un pamphlet paraît sous le titre de : « Amours de Madame de Maintenon, épouse de Louis XIV ». Un couplet de la même époque met dans la bouche de Mme de Maintenon cette précision : « L'hymen, depuis trois ans, unit [le Roi] ma personne. » Ces chansons, qui courent la ville, atteignent enfin la campagne puisque, à propos de la mort de l'archevêque de Rouen, on trouve, dans le « livre de raison » des Longé, paysans de l'Île-de-France : « C'est Mme de Maintenon qui l'avait fait avancer, car elle était femme, ou non femme, du roi Louis XIV. »
  À mesure qu'on s'éloigne des années qui suivirent immédiatement la mort de la reine Marie-Thérèse, les témoignages se multiplient, et aucun des mémorialistes qui fréquentèrent la cour de Louis XIV dans la dernière partie de son règne ne met plus en doute la réalité du mariage. L'abbé de Choisy, ancien ambassadeur de Louis XIV au Siam, écrit : « À la répugnance [du Roi pour Mme de Maintenon] succéda une passion violente ; il résolut de l'épouser en secret. Il en fit un jour la confidence à M. de Louvois ; il est certain que le mariage secret se fit peu après. » Le marquis de La Fare affirme : « Elle fit tant que, pour éviter le trouble de sa conscience, le Roi l'épousa en secret. » Languet de Gergy, aumônier de la duchesse de Bourgogne et intime ami de Mme de Maintenon, atteste : « On ne doutait pas qu'il y ait eu entre le Roi et Mme de Maintenon un vrai mariage légitimement célébré en face de l'Église, mariage que la dignité du Trône ne permettait pas de déclarer mais que la conscience ne permettait pas, non plus, de cacher entièrement. » Saint-Simon est tout aussi catégorique : « Ce qui est très certain et bien vrai c'est que, quelque temps après le retour du Roi de Fontainebleau et au milieu de l'hiver qui suivit la mort de la Reine, chose que la postérité aura peine à croire, [...] ce monarque et la Maintenon furent mariés en présence d'Harlay, archevêque de Paris. » A fortiori, Mme de Caylus, nièce de Mme de Maintenon, et Mlle d'Aumale, sa secrétaire, devaient-elles se dire convaincues de l'existence d'un lien légitime entre le Roi et la Marquise, lien dont le maréchal de Villeroy jurera, pour sa part, qu'il s'en porte « garant comme de son propre mariage ».

  « Reine pour le ton, le siège, la place… »
  Comment se persuada-t-on si vite, en France et à l'étranger, de l'existence d'un mariage que les intéressés prétendaient dissimuler ? Et pourquoi, si tôt, ce « grand mystère » fit-il le tour du monde ? C'est, sans doute, qu'en n'avouant rien explicitement, les nouveaux époux faisaient tout, implicitement, pour que nul n'ignorât leur changement de situation : jamais un mot, mais tant d'actes !
En premier lieu, le Roi et la Marquise menaient, depuis la mort de Marie-Thérèse, une vie conjugale ostensible : où que fût le Roi – palais, places fortes, ou même cantonnements militaires –, Mme de Maintenon était « toujours logée aussi proche de lui et de plain-pied autant qu'il fut possible » ; le Roi passait tous les jours – au vu et au su de tous – plusieurs heures dans sa chambre, seul avec elle (« Il couche avec sa vieille tous les après-midi », écrit la Palatine) et, chaque soir, les femmes de chambre de la Marquise la déshabillaient devant lui. « Dès qu'elle avait achevé de souper, ses femmes la mettaient au lit, tout cela en présence du Roi », nous dit Saint-Simon ; et Mme de Maintenon elle-même a conté, non sans une certaine complaisance, à Mme de Glapion, supérieure de Saint-Cyr qui nous en a laissé le récit, ces séances de « déshabillage » devant le souverain, si connues d'ailleurs de la famille royale, des courtisans et des domestiques, qu'elles étaient regardées par tous comme une preuve certaine du mariage. Ajoutons que la Marquise, lorsqu'elle montait dans le carrosse ou la calèche du Roi, y prenait naturellement la place de la défunte reine ; et que si le couple se promenait en chaise dans les jardins, les deux chaises étaient portées côte à côte.
  Comment croire que l'Église aurait toléré, sans « broncher », la provocation d'une liaison dont les manifestations publiques allaient ainsi bien au-delà de tout ce que le Roi avait osé entreprendre avec ses précédentes maîtresses ? Or, non seulement l'Église ne condamnait pas cette relation, non dissimulée, du Roi avec la Marquise, mais tout montre que Rome traitait Mme de Maintenon en souveraine : dès 1683, le pape et le nonce la harcelaient de brefs, la couvraient de cadeaux, et l'accablaient de reliques !
  Autre indice aux yeux des contemporains et des historiens : la place de Mme de Maintenon dans la hiérarchie de la Cour. Certes, on l'a dit et répété, dans les appartements « publics », les fêtes et les réceptions officielles, « elle était simple particulière, toujours au dernier plan, se reculant partout pour les femmes titrées, même pour les femmes de qualité ordinaire, avec un air de civilité polie, affable, parlant comme une personne qui ne prétend rien ». Mais Saint-Simon nous apprend que, « dans le particulier », elle était reine « pour le ton, le siège, la place en présence du Roi, de Monseigneur [le Dauphin], de Monsieur [frère du Roi], de la cour d'Angleterre et de qui que ce fut ».
  On sait, en effet, que la Marquise n'était « jamais que dans un fauteuil et dans le lieu le plus commode de sa chambre devant le Roi et toute la famille royale, et même devant la reine d'Angleterre » : comment imaginer qu'une femme, que tous, même ses ennemis, s'accordent à présenter comme une personne polie et modeste, eût, sans d'excellentes raisons, osé rester assise lorsqu'entraient dans sa chambre le roi de France ou un souverain étranger, alors, surtout, qu'elle affectait de « se lever pour les personnes ordinaires qui obtenaient d'elle des audiences » ?
  Et s'il est bien vrai que Mme de Maintenon n'eut jamais aucune place sur les portraits de famille et de cour, et qu'elle s'abstenait de paraître dans les cérémonies publiques (à l'exception, notable, de la revue militaire du camp de Compiègne en 1698, où la position « stratégique » qu'elle occupait face aux troupes indigna tant Saint-Simon), il est non moins vrai que, dès les années 1690, l'habitude fut prise, dans les contrats de mariage des grandes familles de la noblesse, de la nommer dans le même alinéa que les personnes de la famille royale et de la faire signer immédiatement à la suite des princes, et bien avant les personnes plus titrées qu'elle.
  Auparavant, d'ailleurs, Louis XIV avait trouvé lui-même une autre manière, ingénieuse, de lui donner publiquement à Marly le rang qui était le sien en adoptant, pour les repas, ces tables rondes où elle pouvait (sans qu'on eût à respecter une étiquette dans son cas inapplicable) dîner en face de lui.
  Ce signe-là venait s'ajouter à bien d'autres qui alimentaient déjà les réflexions et les commérages de la Cour ; Mme de Maintenon, par exemple, ne nommait les membres de la famille royale que comme une souveraine seule se fût permis de le faire : « Presque jamais elle n'appelait Madame la Dauphine que "mignonne", même en présence du Roi et des Dames du Palais et, quand elle parlait d'elle, ne disait jamais que : "La duchesse de Bourgogne" ou "la Dauphine" [au lieu de Madame la Dauphine] et de même, "le duc de Bourgogne" ou "le Dauphin" et jamais "Monsieur le Dauphin". On peut juger des autres !... » Par un juste retour des choses et un subtil souci du parallélisme des formes, la duchesse de Bourgogne, dauphine, appelait Mme de Maintenon « ma tante », ce qui était assez clairement reconnaître que cette dame était bien l'épouse de son grand-oncle (lequel se trouvait être, en outre, le grand-père de son jeune mari). Enfin, l'abbé de Choisy nous apprend, dans ses Mémoires, que certains domestiques du Roi traitaient, en privé, Mme de Maintenon de « Majesté » ; du moins nous assure-t-il que Bontemps, premier valet du monarque, la désignait ainsi aux tiers lorsqu'il se laissait aller à parler librement.
  Ces présomptions – éclatantes dans une cour où un simple regard, un chapeau ôté ou gardé, un pas en plus ou en moins, étaient « signes » – se sont, au surplus, trouvées confirmées par les demi-confidences échappées aux deux conjoints.
  Pressée par des indiscrets, plus ou moins adroitement, d'avouer la vérité, Mme de Maintenon se tait toujours mais ne dément jamais (ce qui, bien entendu, accrédite indirectement l'hypothèse du mariage) à Villars, qui, lui reprochant de trop bien traiter son plus jeune fils, lui dit que « les héros s'accoutument facilement aux bontés des reines », elle sourit avec finesse et ne dément pas ; aux servantes, qui lui assurent savoir « qu'elle est reine » ou avoir ouï dire que « le Roi l'a épousée », elle se borne à demander avec une feinte sévérité : « Qui vous a dit cela ? » ; à Mlle d'Aumale, qui tente cent fois de « la faire parler sur cet article », elle ne « dit jamais "Cela n'est pas" mais seulement "Ne parlons plus de cela" ».
  Parfois, pourtant, sous le coup d'une émotion violente, elle ne se contrôle plus et lâche une phrase qui laissera l'auditeur songeur. Fâchée contre sa jeune nièce volontiers indisciplinée (la future Mme de Caylus), elle s'écrie dans un mouvement de colère : « Vous qui pourriez faire une figure ici, étant nièce d'une reine ! » « Ces paroles furent dites bas et entre les dents, ajoute Mlle d'Aumale, mais Mme de Caylus les entendit. » Un autre jour la Marquise dit, d'un ton outré, à une petite fille de Saint-Cyr (que l'ambiguïté de sa position choquait) : « Quoi qu'il en soit, je ne pense pas qu'on me prenne pour la maîtresse du Roi ! » Irritée de voir sans cesse renaître le même soupçon, elle confie à Mme du Pérou, l'une des religieuses de Saint-Cyr, qu'il y a une grande différence entre sa situation et celle des autres favorites car, pour elle, « ce sont des liens sacrés ». Et à une dévote de Chartres qui l'accuse de donner au royaume l'exemple de la débauche, elle répond sèchement : « Notre évêque sait à quoi s'en tenir ! » Enfin, à l'abbé Brisacier, confesseur des demoiselles de Saint-Cyr, elle avoue, comme il l'écrira plus tard, « de certaines choses qui lui font conclure avec certitude qu'elle est engagée dans l'état du mariage ».
  Le Roi lui-même, d'ordinaire très réservé, se laisse à deux ou trois reprises « piéger ». Par Monsieur, notamment, lorsque celui-ci, ayant surpris son frère « un peu découvert dans son lit pour prendre l'air » avec Mme de Maintenon près de lui, ledit frère ne put que reconnaître : « de la manière dont vous me voyez avec Madame, vous pensez bien ce qu'elle m'est... » Ou par Catherine Mignard, fille du peintre qui, tandis qu'en 1691 son père achève le tableau représentant Mme de Maintenon en « sainte Françoise Romaine », demande malicieusement au monarque s'il conviendra de mettre « le manteau d'hermine à sainte Françoise ? –   Oui, dit le Roi amusé, mettez-le, sainte Françoise le mérite bien. »
Certes, contrairement à ce que semblent croire la plupart des commentateurs, le manteau d'hermine n'était pas réservé aux reines : non seulement tous les magistrats portaient l'hermine, mais au XVIIe siècle les peintres et les graveurs représentaient, avec ce même manteau d'hermine, la plupart des princesses (princesse des Ursins ou duchesse du Maine, par exemple) et de nombreuses duchesses (voir, notamment, des portraits de la duchesse de Saint-Simon ou de la duchesse de Chevreuse). Cela dit, puisque Mme de Maintenon n'était ni princesse ni duchesse...
  Tout cela (hermine, demi-aveux, vie publiquement conjugale, infractions à l'étiquette et intime conviction des principaux témoins) ne constitue cependant guère plus qu'un ensemble de présomptions et non pas cette preuve, absolue, irréfutable, qu'ont longtemps cherchée les historiens : un acte de mariage. Les archives du Vatican elles-mêmes ne leur ont rien livré.

  « Un bon usage de mon bonheur... »
  Il faut savoir qu'un acte public et enregistré n'était toutefois pas indispensable à l'époque, puisque deux personnes pouvaient s'épouser sans publication des bans, en présence de deux témoins tenus au secret, et sans inscription au registre paroissial. Ce mariage, dit « mariage de conscience », parfaitement valide sur le plan religieux, n'avait toutefois aucun effet civil, en vertu d'une ordonnance de 1667 qui prévoyait qu'à défaut d'inscription sur les registres le mariage resterait civilement inopposable aux tiers : on se doute bien que ce dernier point, essentiel pour un notaire, était tout à fait accessoire aux yeux d'un roi...
  Faute, du reste, d'un acte de mariage en bonne et due forme, l'historien dispose, depuis 1896, d'une pièce capitale et qui lève, me semble-t-il, la plupart des doutes qui pourraient subsister sur la réalité de ce mariage secret. Il s'agit d'une lettre du directeur de conscience de Mme de Maintenon, l'évêque Godet Des Marais, adressée au Roi lui-même.
  Cette lettre, probablement écrite en 1697 à l'occasion de la querelle quiétiste, fut, en 1739, confiée par le neveu de l'évêque aux dames de Saint-Cyr (Mlle d'Aumale en fait état dans ses Mémoires) et publiée en 1755 par La Beaumelle, premier biographe de Mme de Maintenon. Peu de temps après, la lettre disparut et les historiens du XIXe siècle, enclins, non sans raison, à se défier du témoignage de La Beaumelle dont la réputation de faussaire n'était plus à faire, se convainquirent qu'elle n'avait jamais existé, jusqu'à ce que le document fût redécouvert en 1896 chez un bouquiniste de Chartres. Expertisée en 1899 par la Société archéologique d'Eure-et-Loir et publiée par la revue Les Études, la lettre fut reconnue authentique elle était bien de l'écriture de l'évêque de Chartres ; une déclaration de quatre dames de Saint-Cyr (dont la Supérieure) était jointe au document. Nous ignorons aujourd'hui où se trouve cette lettre, passée en vente (toujours à Chartres) en 1927 et entrée alors dans une collection particulière.   Mais le texte nous en est heureusement connu ; en voici les phrases essentielles : « Vous avez, Sire, une excellente compagne [...] dont la tendresse, la sensibilité et la fidélité pour vous sont sans égales. Je serais bien sa caution qu'on ne peut vous aimer plus tendrement ni plus respectueusement qu'elle vous aime [...]. Il paraît bien visiblement que le Ciel vous a voulu donner une aide semblable à vous, au milieu de cette troupe d'hommes intéressés et trompeurs qui vous font la cour, en vous accordant une femme occupée de la gloire de son époux... »
  Si le mariage peut, sur la foi de ce document (émanant d'une des rares personnes susceptibles d'avoir été mises dans le secret), être désormais regardé comme établi, encore reste-t-il à en déterminer plus précisément les circonstances : la date, le lieu, les témoins.
  Sur la date, les témoignages des mémorialistes ne s'accordent guère ; automne de 1683, selon Saint-Simon et Mme de Caylus ; 1684, d'après Choisy ; janvier 1686, pour Mlle d'Aumale ; 1697, d'après Luynes. Les historiens et les biographes ne s'entendent pas mieux : 1683, affirment de concert Marcel Langlois, Jean Cordelier, François Bluche, ou Mme Saint-René Taillandier ; 1684, soutient Lavallée ; 1685, dit La Beaumelle, suivi par le duc de Noailles et par Michelet ; 1686, dit Voltaire ; 1697, avance enfin Louis Hastier.
  Le lieu ne varie guère moins : chapelle de Fontainebleau selon certains ; ancienne chapelle de Versailles ; petite chapelle particulière située au bout de l'appartement occupé plus tard par le duc de Bourgogne ; ou cabinet particulier du Roi dans ce même appartement selon d'autres.
  Le célébrant serait tantôt l'archevêque de Paris (soit, selon la date retenue, Harlay de Champvallon, soit l'archevêque de Noailles), tantôt le père de La Chaise, confesseur du Roi, et tantôt encore, plus modestement, le curé de Versailles – Nicolas Thibault (s'il est antérieur à 1686) ou François Hébert (si le mariage est postérieur à cette date). La célébration, discrète, aurait eu lieu, d'après les uns, de nuit et, d'après les autres, « de grand matin ».
  Enfin, les témoins les plus communément mentionnés sont le père de La Chaise, Bontemps, premier valet de chambre du Roi, Louvois, son ministre, et Henri de Montchevreuil, ami de Mme de Maintenon depuis vingt-deux ans. Certains mémorialistes y ajoutent toutefois, au gré de leur fantaisie ou de leurs informations, Marguerite de Montchevreuil, Nanon Balbien, servante de Mme de Maintenon, Fénelon, Blouin, autre valet de chambre du Roi, le maréchal de Noailles, et même le chevalier de Forbin, qui n'était l'intime d'aucun des conjoints.
  Quelques-uns de ces mémorialistes, non contents d'ailleurs de mépriser la vraisemblance, malmènent aussi la chronologie : ainsi le marquis de La Fare fait-il célébrer le mariage par Noailles (qui ne fut nommé archevêque de Paris qu'en 1695) en présence de Louvois (qui mourut en 1691), et le duc de Luynes n'hésite-t-il pas à « convoquer » Blouin (qui ne devint premier valet du Roi qu'en 1701) à un mariage célébré selon lui en 1697...
  Au milieu d'assertions si contraires, il n'est pas facile de démêler la vérité. La seule chose dont nous puissions être à peu près certains, malgré l'affirmation de quelques historiens (Michelet en tête), c'est que le mariage ne fut pas célébré en 1685 ; en effet, Mlle d'Aumale est formelle sur point « disant cela [que le mariage avait probablement eu lieu en 1685] un jour, devant un prêtre qui avait été le confesseur de Mme de Maintenon pendant seize ans [il s'agit de l'abbé Brisacier], il me répondit : "Vous vous trompez, ce n'est pas dans ce temps-là" ». Reste qu'exclure une seule année c'est potentiellement retenir toutes les autres, du 31 juillet 1683 (date de la mort subite de Marie-Thérèse) à 1697 (date probable de la lettre de Godet Des Marais sur « la femme occupée de la gloire de son épouse »).
  C'est l'analyse de la correspondance de Mme de Maintenon entre le 31 juillet 1683 et l'été de 1684 qui me détermine, pour ma part, à pencher – comme Saint-Simon et Mme de Caylus – pour l'automne de 1683.
  Dans ces lettres nous voyons, en effet, que Mme de Maintenon traversa, aussitôt après la mort de la Reine (qui fut un choc et une surprise pour tout le monde), une grande période d'inquiétude et d'agitation – ce que sa nièce Mme de Caylus, alors âgée de douze ans et présente à ses côtés, nous confirme dans ses Souvenirs en indiquant que, se trouvant à Fontainebleau avec toute la Cour, la Marquise « ne dormait plus et passait ses nuits en promenades dans la forêt et en conversations avec Mme de Montchevreuil ».
  « Mon étouffement est passé, mais mon sommeil ne peut revenir ; ainsi je ne suis pas en bon état » (lettre du 6 août à Mme de Brinon, l'une de ses deux meilleures amies d'alors), « Ne soyez point en peine de mon insomnie » (lettre du 12 août à la même), « J'ai été longtemps incommodée, je commence à revenir dans mon naturel » (lettre du 24 août à son frère), « J'ai eu des vapeurs » (ce qui signifie, à l'époque, « des accès de mélancolie ») « et tout ce que j'ai souffert depuis quelque temps a un peu troublé ma santé. J'ai grand regret à la dernière visite que vous m'avez faite [le 18 août], ce temps-là fut mal employé et vous fit sentir une partie de mes agitations » (lettre à l'abbé Gobelin du 19 septembre),   « Je fus hier bien malade de vapeurs » (lettre au marquis de Montchevreuil), etc.
En même temps la Marquise fait prier pour le Roi, dont elle craint manifestement que, mettant à profit son veuvage, il ne s'entiche promptement d'une « nouvelle dame » : « Faites bien prier pour les personnes que savez » (à Mme de Brinon le 6 août), « Il n'y a sur tout cela qu'à prier Dieu qui saura bien faire ce qui sera le meilleur » (à la même le 18 août) ; et, dans l'incertitude de son sort à venir, elle tente même de se faire une philosophie : « Plus je vis et plus je me désabuse des soins et des projets à venir ; Dieu les renverse presque toujours » (lettre à son frère le 7 septembre). Ce qui ne l'empêche pas, cependant, de chercher anxieusement à connaître les « on-dit » sur le remariage probable du Roi : « Je serai toujours bien aise de savoir ce que vous entendrez dire sur cette matière-là » (lettre à Mme de Brinon le 18 août), « Voyez Mlle de Scudéry, et mandez-moi tout ce qu'il vous reviendra de bon et de mauvais » (à la même le 22 août).
  Ainsi apprend-elle sans doute que, parallèlement aux rumeurs relatives au remariage du Roi avec l'infante du Portugal, le bruit court que le Roi n'aurait pas exclu de l'épouser, elle, Françoise de Maintenon, veuve Scarron, mais que, consciente de l'infériorité de son rang, elle l'aurait sagement repoussé. Du moins peut-on interpréter de cette manière cet extraordinaire passage de la lettre qu'elle adresse le 22 août à Mme de Brinon : « Il n'y a rien à répondre sur l'article de Louis et Françoise : ce sont des folies. Je voudrais bien savoir pourquoi elle ne le voudrait pas ; car je n'aurais jamais cru que l'exclusion sur cette affaire pût venir par elle... Voici une nouvelle scène », ajoute-t-elle avec bonne humeur, « et qui réveille tout le monde ! »
  Le « réveil » ne semble pas lui être trop désagréable en tout cas ; probablement le Roi (dont on sait, par plusieurs témoignages, qu'il fut consolé de la mort de la Reine en « quatre jours ») se décide-t-il à lui faire, dès les premiers jours de septembre, cette proposition dont nous devinions déjà, par la lettre à Mme de Brinon, qu'elle ne la refuserait pas ; car voici ce que la Marquise écrit, le 19 septembre, à son directeur de conscience : « Mes agitations sont finies. Et je suis dans une paix dont je prendrai plus de plaisir à vous entretenir que des troubles que nous nous communiquâmes [...]. Ne m'oubliez pas devant Dieu car j'ai grand besoin de forces pour faire un bon usage de mon bonheur. »

  Un changement éclatant
  La voilà qui invite aussitôt son frère à « manger allègrement tout son bien », au grand étonnement, d'ailleurs, de l'homme d'affaires de Charles d'Aubigné, habitué à plus de modération (lettre du 28 septembre). Mieux : obligée, le surlendemain, de renvoyer à Maintenon le fils de son intendant, Guignonville, qui courtise de très près sa jeune nièce Marguerite (future Mme de Caylus), elle ose affirmer un principe qu'on n'aurait jamais trouvé auparavant sous sa plume (et pour cause !) : « Je suis très fâchée de vous avoir donné du chagrin en vous renvoyant votre fils, mais je ne puis souffrir un amour chez moi dès que le but n'est pas de se marier » (lettre du 30 septembre). Pour du nouveau, c'est du nouveau ! Du 30 septembre au 11 octobre, les correspondants habituels de la Marquise semblent avoir détruit ses lettres, mais Mme de Maintenon leur avait préalablement – et joyeusement – annoncé son retour à Versailles avec le Roi pour le 9 octobre. Le 11 octobre, elle écrit à Mme de Brinon : « Je meurs d'envie de vous voir mais je ne puis vous dire quand ce sera : je n'ai pas encore eu le temps de me reconnaître. » À son frère elle écrit que son bonheur est parfait et que sa seule peine vient de ce qu'elle lui croit du chagrin. Début novembre elle écrit, toujours à Mme de Brinon : « J'ai bien du regret de ne vous avoir pas vue dans les premiers mouvements de l'agréable vision que vous eûtes dans ma chambre, je crois que votre vivacité m'aurait donné du plaisir. » Et, dans la lettre suivante : « Je vous conjure de ne parler qu'à moi de cet homme-là, sans aucune exception. »
Dans les mois suivants, la gaieté de Mme de Maintenon ne se dément pas ; elle mène, dit-elle, « une vie voluptueuse et dissipée » ; elle s'applique seulement à éloigner de la Cour son frère, fainéant, joueur et buveur, qu'elle continue à aimer et soutenir de ses conseils et de ses deniers, mais que personne, dans son nouveau milieu, ne peut trouver « présentable » : « La raison qui m'empêche de vous voir est si utile et si glorieuse que vous ne devriez en avoir que de la joie », lui écrivait-elle de Fontainebleau, ajoutant : « Nos états sont différents : le mien est éclatant, le vôtre tranquille... Dieu m'y a mise, il faut s'en tirer du mieux que je pourrai ; il sait que je ne l'ai pas cherché. Je ne m'élèverai jamais davantage ; je ne le suis que trop. »
  À quoi Charles d'Aubigné répondra, ironique, qu'il a fort bien compris de quoi il retourne et qu'il se « sacrifiera pour la beauté de la cause ». « Songez à notre état passé, lui répond-elle, pour vous trouver heureux d'avoir trente mille livres de rentes, et que mon état présent n'empoisonne pas le vôtre puisque c'est une aventure personnelle qui, comme vous le dites fort bien, ne se communique point. »
  Enfin, en réplique à une nouvelle exigence (extravagante !) de Charles, elle lui écrit : « Je ne pourrais vous faire connétable quand je le voudrais, et quand je le pourrais je ne le voudrais pas, étant incapable de rien demander de déraisonnable à celui à qui je dois tout et dont je n'ai pas voulu qu'il fît pour moi-même une chose au-dessus de moi » (allusion probable à la déclaration de mariage). Charles se le tiendra pour dit et se bornera désormais à vivre loin de sa sœur en multipliant les dettes dont il assure partout : « Ne vous inquiétez pas : le beau-frère paiera ! » (Mémoires de Mlle d'Aumale).
  Ainsi, une analyse précise de la correspondance de Mme de Maintenon dans les mois qui suivent la mort de la Reine montre-t-elle nettement que, après une courte période d'incertitude (août 1683), il y eut dans sa position « un changement éclatant », pour reprendre ses propres termes, et assez légitime, en tout cas, pour qu'elle pût en entretenir non seulement le cynique Charles d'Aubigné mais aussi, sans hésitation, les deux religieux qui étaient ses correspondants privilégiés d'alors, l'abbé Gobelin et Mme de Brinon, sœur ursuline. Ce changement, légitime et éclatant, ne peut être que le mariage.
  L'époque probable de ce mariage (octobre ou novembre 1683) se trouve corroborée par un témoignage auquel aucun historien ne semble avoir prêté l'attention qu'il méritait ; il s'agit des Mémoires de l'aumônier de la duchesse de Bourgogne, Languet de Gergy, qui reconnaît ne pas savoir lui-même la date du mariage mais ajoute : « L'archevêque de Narbonne m'a dit bien des fois que le mariage avait été célébré par le père de La Chaise en présence de M. Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, et de M. Bontemps, premier valet de chambre du Roi, avec cette circonstance que le père de La Chaise avait une étole verte. »
Ce curieux détail de l'ornement vert se retrouve d'ailleurs dans La Beaumelle, premier biographe de Mme de Maintenon, qui le tenait probablement des dames de Saint-Cyr, ses « informatrices habituelles » : « M. de La Berchère, archevêque de Narbonne, disait qu'un jour d'hiver, Harlay, archevêque de Paris, se leva de très grand matin et dit à son premier aumônier : "Préparez un ornement vert et marquez le missel à l'article De Matrimoniis..." L'archevêque fit mettre l'ornement dans un carrosse et se rendit au château de Versailles. »
  Or les ornements verts sont les ornements réguliers de la période qui va de la Pentecôte au début de l'Avent, c'est-à-dire – comme la Pentecôte est une fête mobile – de la fin mai au début de novembre ou de la mi-juin au début de décembre. Ces ornements sont utilisés le dimanche ou les jours dits de « férié » (jours où aucun saint particulier n'est célébré, car, dans le cas contraire, les couleurs requises seraient le blanc, le rouge ou le noir) ; leur usage indique, en outre, que le rituel particulier – et « officiel » – du mariage n'a pas été suivi (il aurait imposé le port d'un vêtement liturgique blanc).
  Ainsi se trouve confortée l'hypothèse d'un mariage, mais d'un mariage dit « de conscience », c'est-à-dire sans effets civils, intervenant avant la fin de novembre 1683 ; peut-être, comme l'a soutenu Marcel Langlois, l'un des biographes de Mme de Maintenon, le dimanche 10 octobre 1683, dès le retour du Roi à Versailles ; et, pourquoi pas, nuitamment : non seulement parce que ces noces étaient secrètes, mais parce que les mariages « aux flambeaux » étaient courants, et même à la mode. Sans doute, tout au long des années 1684 et 1685, Louis XIV continua-t-il de « dépister » les curieux (et les historiens !), en affectant de proposer à Mme de Maintenon une place de dame d'honneur de la Dauphine (Souvenirs de Mme de Caylus), en indiquant qu'il se faisait faire une livrée et que c'était une marque certaine qu'il allait se remarier (Mémoires du marquis de Sourches), ou en assurant publiquement, au contraire, que les secondes noces étaient toujours si malheureuses, pour les rois comme pour les particuliers, qu'il n'avait nullement l'intention de convoler (Journal de Dangeau). Dès le 27 novembre 1683, en tout cas, il avait fait savoir à son ambassadeur à Lisbonne qu'il convenait d'ôter tout doucement à la reine du Portugal l'idée qu'il pourrait jamais épouser l'Infante. Et en 1684 il fait supprimer l'appartement de la Reine, dont il répartit les pièces entre la jeune dauphine et lui-même. C'était, clairement, signifier qu'il n'y aurait pas de seconde reine ; c'était aussi un moyen habile de se rapprocher de Mme de Maintenon, dont le petit appartement ne serait plus, désormais, séparé du sien que par un palier.
  Si donc on retient l'hypothèse d'un mariage intervenu dans le courant de l'automne 1683 (neuf ou dix semaines seulement après la mort de la Reine !), le lieu de célébration le plus probable serait l'ancienne chapelle de Versailles, pour laquelle Mme de Maintenon eut toujours une tendresse particulière. L'autel sur lequel fut dit l'office serait celui qui se trouve actuellement dans l'église de Marly (où il fut transporté après la destruction de l'ancienne chapelle) ; le célébrant le plus vraisemblable resterait, bien entendu, Harlay de Champvallon, à cette époque archevêque de Paris dans le diocèse duquel se trouvait encore la ville de Versailles.
  Deux témoins seulement étaient nécessaires à la cérémonie. Si l'on suppose que chacun des époux en choisit un, on peut imaginer que le Roi désigna son valet, Bontemps, ou peut-être (mais c'est plus douteux) Louvois, et que Mme de Maintenon choisit sa fidèle servante, Nanon Balbien, ou son vieil ami, Henri de Montchevreuil. La présence du père de La Chaise, agissant comme desservant, est également probable. Tous les susnommés furent, en tout cas, dans la confidence du mariage dès le premier moment, de même que le directeur de conscience de Mme de Maintenon (et ceux qui lui succédèrent dans cette fonction), deux de ses amies intimes (Mme de Brinon et Mme de Montchevreuil), et son frère.
  Mme de Maintenon espéra-t-elle jamais plus que cette publicité restreinte ? Il est certain qu'elle souffrit de la non-déclaration de son mariage : sans doute n'avait-elle pas le désir, que lui prêtaient certains courtisans, de recevoir les honneurs dus aux reines, mais elle était parfois gênée que sa situation pût paraître irrégulière aux personnes les plus pieuses de son entourage ou aux adolescentes qu'elle élevait. Cela dit, contrairement aux allégations de Saint-Simon, la marquise ne semble pas avoir manœuvré pour obtenir cette déclaration si redoutée de la famille royale mais dont nous voyons bien, par sa correspondance avec son frère, qu'elle en avait, quant à elle, fait son deuil dès 1684. Comme le soulignait sa belle-sueur et intime ennemie, Madame Palatine, « elle n'est pas si folle que de se faire déclarer reine, elle connaît trop bien l'humeur de son homme... Si elle faisait cela, elle tomberait bien vite en disgrâce et serait perdue ».
   Assez maligne ou assez sage pour savoir qu'elle aurait, en effet, peut-être succombé sous l'éclat si elle « avait voulu paraître », elle « s'établit de plus en plus par la confirmation de sa transparente énigme ». Épouse du Soleil, elle choisit, par contraste, une simple lanterne pour orner ses cachets ; autour de cette lanterne courait une fort belle devise : « Je ne brille que pour lui. » Encore une fois « transparente énigme », ostentatoire modestie, mais aussi, sans doute, amour sincère et noble, celui même que révèle une prière écrite de sa main et retrouvée dans l'un de ces « petits livres secrets » (des carnets) qu'elle portait dans ses poches : « Mon Dieu, écrit-elle, vous qui tenez entre vos mains le cœur des rois, ouvrez celui du Roi afin que j'y puisse faire entrer le bien que vous désirez ; donnez-moi de le réjouir, de le consoler, de l'encourager, et de l'attrister aussi lorsqu'il le faut pour votre gloire ; que je ne lui dissimule rien des choses qu'il doit savoir par moi et qu'aucun autre n'aurait le courage de lui dire. Faites que je me sauve avec lui, que je l'aime en vous et pour vous et qu'il m'aime de même. Accordez-nous de marcher ensemble, sans aucun reproche, jusqu'au jour de votre avènement. » Quelle épouse de chef d'État pourrait dire mieux ?

Maintenon, Françoise Chandernagor et Georges Poisson, Norma Éditions, 2001. pp. 36-57

 
       
     
     

L'iconographie de Madame de Maintenon
« Belle Indienne » ou vieille duègne ?

   Maintenon, Françoise Chandernagor Georges Poisson

  Les « dames du temps jadis » ressemblaient-elles à leurs portraits ? On constate plus de similitudes entre deux dames peintes par le même artiste qu'entre deux portraits de la même dame peints par des artistes différents. C'est la règle de tout art un bon portrait ressemble au peintre, pas au modèle.
  Dans le cas des femmes célèbres, l'affaire se corse : du portrait original on tire plusieurs copies, puis des copies de copies. Après quoi viennent les gravures : le graveur, se donnant encore plus de libertés que le copiste, noircit, éclaircit, épure, souligne, interprète ; et quand de nouveaux graveurs, au fil des siècles, reprennent le sujet, ils cherchent moins à s'inspirer de la toile initiale (dont on ne sait pas toujours ce qu'elle est devenue) que des gravures antérieures.
  À ces échos d'échos viennent, à mesure que passe le temps, s'ajouter les faux – ni pastiches ni imitations, mais erreurs sur la personne du peintre ou de son modèle. On aime toujours mieux, dans une famille, présenter un « portrait de Mme de Maintenon » que celui d'une lointaine cousine ou d'une vieille veuve embéguinée dont on ne sait rien. Et ce qui vaut pour les particuliers vaut, plus encore, pour les musées et pour les marchands : à s'en tenir au seul ensemble formé par Sotheby, Christie's et Drouot, on constate qu'il s'y vend en moyenne une « Mme de Maintenon » tous les trois ou quatre ans ; à l'exception des multiples copies de portraits déjà connus, neuf sur dix de ces prétendues « Maintenon » peuvent être écartées d'emblée – il s'agit, à l'évidence, d'autres dames du Grand Siècle non identifiées. Il en va de même pour quelques musées municipaux ou étrangers ainsi le musée de Dublin, pour ne citer que lui, présente-t-il une « Mme de Maintenon avec le duc du Maine » attribué à Rigaud : la dame est brune, l'enfant est blond, c'est tout ce que l'on peut dire des personnes représentées ; quant à Rigaud, qui avait douze ans lorsque le duc du Maine en avait deux, s'il exécutait déjà à cet âge des commandes de la Cour, quelle précocité !
  On trouve aussi, dans quelques châteaux, des « Maintenon » musiciennes – lisant une partition, tenant un instrument de musique ou un oiseau ; or non seulement Mme de Maintenon ne jouait d'aucun instrument mais elle ne connaissait pas le solfège et, de son propre aveu, chantait faux : croit-on qu'elle se serait laissé « mettre en scène » en musicienne ? Ne parlons pas des « Maintenon » à cheveux blancs (Mme de Maintenon n'eut jamais – ou fort peu – de cheveux blancs, c'est une singularité soulignée par deux de ses proches), ni de ces « Maintenon » âgées qu'on nous présente coiffées « à l'hurluberlu » (elle n'avait que vingt-cinq ans quand cette coiffure fut à la mode) ou des très jeunes « Maintenon » coiffées à la Fontanges (elle atteignait la quarantaine quand les dames s'entichèrent de ces pyramides de dentelles).
  Certes, départager le vrai du faux n'est pas toujours aussi facile, mais au moins peut-on tenir pour authentiques, sinon ressemblants, les tableaux et les gravures qui, du vivant de l'intéressée, ont été mentionnés dans les correspondances ou largement diffusés. On y ajoutera quelques portraits dont la provenance peut être établie ou dont l'auteur a signifié lui-même – par le choix du décor, des accessoires, ou l'insertion de certaines initiales – que c'était bien Mme de Maintenon qu'il entendait représenter : au total, peu de portraits remplissent ces exigences.
  Déplorons d'abord la perte du plus ancien portrait de Françoise d'Aubigné : un dessin de Pierre Mignard, réalisé en 1660 alors que la future Mme de Maintenon n'était que la jeune Mme Scarron, célébrée dans les salons précieux comme « la belle Indienne » (allusion à ses années de jeunesse aux Antilles). Mignard, qui venait de rentrer de Rome, avait été protégé et soutenu par Molière, dont il fit le portrait, et par Scarron, qui, en raison de sa disgrâce physique, préféra laisser poser sa jeune femme. L'auteur du Roman comique adressa ensuite au peintre un petit poème dans lequel il se déclarait ravi du « crayon » où il ne voyait encore, assurait-il, qu' »un rayon de la future lumière » de son épouse.
  Ce « crayon » inspira-t-il (comme certains l'ont suggéré) l'émail de Jean Petitot, émail qui peut être considéré aujourd'hui comme le premier portrait connu de Mme de Maintenon ? Conservé au musée du Louvre, il représente la jeune femme vers vingt-cinq ou trente ans : elle porte un collier de perles, des pendants d'oreilles et un ornement dans les cheveux ; une broche retient sur l'épaule le drapé de sa robe ; sa coiffure, mi-longue, est typique des années 1660-1670. De cet émail Pierre-François Giffart tira, une vingtaine d'années plus tard, une gravure très fidèle, qui fut immédiatement (la dame était devenue célèbre) répandue à profusion dans lé royaume. Au cours des cent cinquante années qui suivirent, d'autres graveurs s'inspirèrent soit de l'émail de Petitot, soit de la gravure de Giffart (citons, parmi d'autres, Lépicié, Nargeot et Mercury) ; ils introduisirent des variantes dans la coiffure, le décolleté, les ornements, tantôt pour rajeunir le modèle (sous prétexte de représenter la toute jeune fille épousée par Scarron), tantôt pour l'enlaidir (dans l'intention de mieux peindre la supposée « vieille duègne » épousée par le Roi). Le même portrait fut également décliné en cire. Enfin des peintres repartirent des gravures pour faire des tableaux : ainsi le très beau portrait conservé au château de Chambord, dont une copie figure dans l'antichambre de Mme de Maintenon, n'est-il rien d'autre qu'une transposition sur toile (dans d'autres tons) de l'émail du Louvre. Il en va de même pour les portraits qui ont appartenu aux collections Walpole et Penjon, et pour le portrait du musée de Niort où Mme de Maintenon, représentée jusqu'à mi-taille, en robe rouge, tient à la main une perle au bout d'un ruban rose.
  Après l'émail de Petitot et sa nombreuse descendance viennent, chronologiquement, deux Mignard des années 1674-1675. Ce n'est plus Mme Scarron qu'ils représentent, mais la gouvernante des bâtards en compagnie d'un ou plusieurs enfants du Roi. L'un de ces portraits – le plus certain des deux – la montre avec le duc du Maine, âgé d'environ quatre ans, et le comte de Vexin, âgé de deux ans. Ce tableau existe en trois exemplaires : le premier – qui figure dans les inventaires du château de Maintenon depuis le XVIIIe siècle – a toujours appartenu aux Noailles ; le deuxième – actuellement dans une collection particulière – appartenait à des descendants de la famille royale, qui ne s'en sont séparés que dans les années 1950 ; le troisième – également dans une collection particulière – avait été hérité des Mortemart au début du XXe siècle par la duchesse d'Uzès. Ces trois tableaux de Mignard, ou de son atelier, se confortent les uns les autres du fait de leurs provenances respectives ; il est en effet extrêmement probable que, sous une de ces formes allégoriques dont le XVIIe siècle est friand (références mythologiques ou sacrées : ici, à l'évidence, la Vierge avec Jésus et saint Jean Baptiste), ils représentent bien Mme de Maintenon avec deux des enfants du Roi l'un des portraits (celui des Mortemart) avait été donné à la mère des enfants ; le deuxième (celui de la Couronne) au père ; le troisième (celui des Noailles) à la gouvernante.
  L'autre Mignard, qui représente la gouvernante avec un seul enfant, un bébé qu'elle tient sur ses genoux, existe en deux exemplaires, tous deux actuellement en Angleterre. Que ces portraits (peut-être des copies d'un même original) soient ou non fidèles, peu importe ; il est sûr, en tout cas, que le peintre a bien entendu représenter la gouvernante des enfants du Roi car des initiales festonnées figurent dans les entrelacs brodés du ruban qui ferme le décolleté : sur l'un, « Fd'A » (Françoise d'Aubigné) ; sur l'autre, qui fut exposé en 1983 à la Heim Gallery de Londres, « ASM » (Aubigné-Scarron-Maintenon). Cette allusion à Maintenon incite à penser que le portrait est postérieur à l'acquisition du château par Mme Scarron : il date sans doute de 1675 ou 1676. Dans ce cas, le bébé blond représenté serait Mlle de Tours, cinquième enfant de Louis XIV et de Mme de Montespan.
  À ces deux Mignard « avec enfant », peints peu avant ou peu après que la propriétaire de Maintenon fut devenue la maîtresse du Roi, succède un nouveau « blanc » d'une quinzaine d'années dans la représentation picturale de Mme de Maintenon. Il faut attendre 1688, et le portrait de Louis Ferdinand Elle qui se trouve à Versailles, pour revoir celle qui, entre-temps, avait épousé Louis XIV. L'authenticité de ce portrait destiné à Saint-Cyr (les bâtiments de l'Institut figurent en arrière-plan) est attestée par la correspondance de Mme de Maintenon et le témoignage de Mme du Pérou, supérieure de Saint-Cyr : « Le croiriez-vous, écrit Mme de Maintenon à Mme de Brinon le 1er juillet 1688, je vais me faire peindre ! » Et Mme du Pérou précise : « L'envie, que nous avions, d'avoir le portrait de Mme de Maintenon nous engagea à la supplier de vouloir bien nous le donner. [...]   Enfin, elle se rendit à nos instances et souffrit que Ferdinand Elle, assez habile peintre pour la ressemblance, la tirât. Il fit un portrait où elle est représentée avec Mlle d'Aubigné, sa nièce, qui était un enfant, et qui depuis a été Mme la duchesse de Noailles ; elle n'avait alors que trois ou quatre ans [...]. C'est le portrait qui est dans la salle de la communauté, à côté de la cheminée. » Cette toile, qui inspira à Michelet une page admirable et assassine, est la seule où, du vivant du Roi, Mme de Maintenon figura en noir (avec col et « engageantes » de dentelle blanche).
  On sait que, contrairement à la légende « lancée » par Saint-Simon, la Marquise n'aimait pas le noir (témoignage de sa secrétaire, Mlle d'Aumale) et qu'elle en porta peu (comme le prouvent ses commandes d'étoffes) : si elle avait abandonné vers trente ans les couleurs vives, abandon qui correspondait à l'usage du temps, elle n'avait renoncé ni aux bleus (sa couleur de prédilection), ni aux ors, aux bruns, blanc, argent, bordeaux, prune, etc. Du reste, elle était perçue en son temps comme une femme qui suivait la mode : c'est du moins l'image que répandaient dans le royaume les nombreuses gravures en pied où, comme d'autres grandes dames, elle servait de « support » aux dernières créations des tailleurs et modistes. Ces gravures (plus d'une vingtaine de types) intéressent davantage l'histoire du costume que celle du portrait, mais la manière dont elles utilisent Mme de Maintenon (qui, jusque vers 1700, y figure plus souvent avec un éventail ou un manchon qu'avec un missel) en dit long sur l'idée qu'on se faisait alors d'elle dans les provinces.
  À vrai dire, la Marquise s'habilla en noir pour la première fois à quarante-cinq ans, en 1680, lorsqu'elle fut nommée deuxième dame d'atour de la Dauphine : c'était la couleur attachée à la fonction (« Quant à mes habillements, précise-t-elle dans une lettre de cette année-là, je vais les changer et les rendre pareils à ceux de Mme de Richelieu [première dame d'atour]. J'ai été vêtue d'or quand j'ai passé mes journées en plaisirs avec le Roi et sa maîtresse ; je vais être à une princesse, je serai en robe noire »). Comme elle n'eut jamais, même une fois mariée à Louis XIV, d'autre titre à la Cour que celui-ci, il est probable que, faisant exécuter pour Saint-Cyr un « portrait officiel » à un moment où la Dauphine était encore en vie, elle jugea préférable de figurer dans la tenue qui correspondait à la charge qu'elle occupait in partibus...
  Après la mort de la Dauphine en 1690, sans renoncer tout à fait au noir (à condition qu'il fût enrichi de broderies et galons d'or), elle reprit généralement les demi-teintes douces qu'elle aimait. En 1694, nouveau portrait : pour la dernière fois Mignard peint celle qu'il avait dessinée dans l'éclat de ses vingt-quatre ans ; elle est alors « quasi reine », va passer le cap de la soixantaine, et le peintre choisit de la représenter en sainte Françoise Romaine. « J'ai vu la plus belle chose qu'on puisse imaginer, écrit Mme de Coulanges à Mme de Sévigné, c'est un portrait de Mme de Maintenon, fait par Mignard, elle est en sainte Françoise Romaine. [...] Des yeux animés, une grâce parfaite, point d'atours, et, avec cela, aucun portrait ne tient devant celui-là. » Costumée en sainte Françoise (une Romaine du XVe siècle, fraîchement canonisée pour s'être dévouée aux malades durant une épidémie de peste et avoir fondé, une fois veuve, une congrégation d'oblates), Mme de Maintenon porte une robe et un manteau d'inspiration « Renaissance italienne » ; on l'a gratifiée, en outre, des deux attributs de la sainte : un voile et un livre. Ce tableau (ou sa copie) fut, lui aussi, donné à Saint-Cyr (« Sachez, écrit la Marquise à la Supérieure, quels tableaux on voudrait mettre aux deux côtés de "sainte Françoise" »). En 1698 on en fit une copie pour le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, lequel, à l'occasion du mariage de son neveu avec Mlle d'Aubigné, nièce de la Marquise, souhaitait, en bon politique, « afficher » sur ses murs sa nouvelle parenté : « Au reste, Monseigneur, je vous avertis qu'il n'y a rien de si galant que ce que vous me mandez sur sainte Françoise, lui écrit la Marquise, je n'aurais jamais osé vous donner mon portrait, mais, pour parler sérieusement, faites par vos prières et vos conseils que je sois véritablement sainte comme celle dont on a pris l'habit pour me peindre... » Cette copie est actuellement au Louvre ; celle qu'on peut voir à Versailles viendrait de Saint-Cyr. Une troisième copie, en réduction, se trouve à Maintenon : il s'agit d'une commande de 1708. Il existe également des copies réduites (buste seul) au musée de Rouen et au château de Bussy-Rabutin, et une miniature sur émail qui appartient aux descendants de la duchesse de Noailles (nièce et héritière de Mme de Maintenon), qui la tiennent de Mme de Villefort, dernière dame de Saint-Louis, et dont la tradition atteste que Louis XIV la conserva dans sa poche jusqu'à sa mort. La liste n'est sans doute pas exhaustive : avec l'émail de Petitot, le « sainte Françoise » fut le portrait de Mme de Maintenon le plus répandu de son vivant et après sa mort ; de nombreuses gravures, souvent très infidèles, en ont été tirées, notamment au XIXe siècle ; et quelques mauvaises peintures, inspirées à leur tour des gravures, passent encore en vente ici ou là...
  Ultime portrait « sûr », ou très probable, de la Marquise : un Rigaud des toutes dernières années de sa vie. Ce tableau, qui appartient à une collection particulière et représente une vieille dame cachée sous une mantille noire, est d'une qualité artistique exceptionnelle. Certes, le modèle ne peut être identifié avec certitude ni par la correspondance ni par la provenance de l'œuvre. Mais ce portrait, assez peu connu (ni copies ni gravures), présente deux particularités ; la première, c'est qu'on peut – en le réduisant aux dimensions de l'émail de Petitot – superposer les deux visages presque trait pour trait : c'est la même femme, à cinquante ans de distance ; la seconde particularité tient au fait que, à un détail près (la dame ne porte pas de fontange, mais en 1715, cette coiffure était passée de mode), le costume représenté est celui des novices de Saint-Cyr – mantille noire nouée sous le cou et couvrant le haut des épaules, et robe noire avec revers de manches blancs aux poignets. Ces revers sans dentelles, très particuliers, sont caractéristiques de l'habit des institutrices de Saint-Cyr (de celles, du moins, qui n'avaient pas encore prononcé leurs vœux) ; ils incitent à penser que, devenue veuve et renfermée dans l'institution qu'elle avait créée, Mme de Maintenon – qui ne pouvait prendre l'habit religieux des dames de Saint-Cyr – a pu adopter un costume aussi proche que possible de celui des autres institutrices, ou, en tout cas, accepter d'être représentée dans ce costume Rigaud (qui avait peint le Roi en 1701) l'aurait peinte, dans ce cas, entre 1715 et 1719, et c'est la veuve octogénaire qu'on verrait sur ce très beau portrait.
  Peut-on conclure l'analyse de l'iconographie de Françoise d'Aubigné sur ces revers blancs et cette coiffe noire, aussi sévères qu'édifiants ? Il existe un autre portrait, connu dès le XVIIe siècle, et qui fait singulièrement contrepoids à cette image : c’est celui de Mme Scarron en costume d'Ève, que peignit le marquis de Villarceaux. Le portrait est toujours au château de Villarceaux, dans le Vexin. C'est, pour l'exécution, un travail d'amateur (malgré les cours que lui avait donnés Le Brun, Villarceaux avait pour la peinture plus de goût que de talent), mais c'est un travail d'amant pour l'inspiration. Qui Villarceaux a-t-il représentée, des deux femmes qu'il avait aimées : Françoise Scarron ou Ninon de Lenclos, la « belle Indienne » ou la « moderne Leontium » ? Si l'amour qu'il éprouva pour la femme (puis la veuve) de Scarron fut public, et si certains assurèrent – bien avant que la belle ne devînt « Mme de Maintenon » – qu'elle ne s'était pas toujours montrée cruelle au beau marquis, il est difficile de savoir si ce corps nu est celui de la jeune Françoise ou de la déjà mûrissante Ninon. Certes, il s'agit d'une brune (mais toutes deux l'étaient), d'une femme élancée (ce que fut, dit-on, Mme de Maintenon, grande pour son temps et très mince, jusqu'à l'âge, inéluctable, des chairs mollissantes et du double menton), mais quant au visage, impossible d'identifier l'une des deux « amies » de Villarceaux plutôt que l'autre parce que le dessin est maladroit et que le vrai visage de ces deux femmes célèbres nous est, finalement, mal connu – trop peu de portraits au cours de leurs deux longues vies...

  De l'iconographie de Mme de Maintenon retenons seulement que la dame ne fut pas toujours vieille, qu'elle ne fut pas toujours chaste, qu'elle ne détestait pas les prie-Dieu mais aimait aussi les éventails et les enfants, qu'elle n'eut pas pour le noir une prédilection précoce, qu'enfin ; selon les critères esthétiques de son temps, elle ne manquait ni d'élégance ni de charme : « Pour belle, confiait-elle peu avant sa mort, je ne l'ai jamais été, mais j'ai été jolie et tous les hommes me suivaient... » En somme, mieux vaut – sur la scène ou à l'écran – la faire représenter par Isabelle Huppert, Dominique Blanc, ou Geneviève Casile, comme on l'a fait ces dernières années, que par un laideron « hors d'âge » comme on le faisait il y a un demi-siècle...

Maintenon, Françoise Chandernagor et Georges Poisson, Norma Éditions, 2001. pp. 58-69

 
       
     
     

« Une femme qui gouverna sa vie de bout en bout »

   Géo Histoire, 2011

  La romancière nous raconte le destin lumineux d'une jeune fille roturière devenue l'épouse du roi.

        Le 9 octobre 1683, trois mois après la mort de la reine Marie-Thérèse, Louis XIV épousait secrètement, à Versailles, Françoise d'Aubigné, ancienne gouvernante de ses bâtards et veuve du poète Scarron. « C'est ce que l'Histoire ne voudra pas croire ! », s'exclamera plus tard Saint-Simon. C'était, il est vrai, l'apogée d'un destin hors du commun.
  Le parcours de Françoise d'Aubigné, devenue officiellement marquise de Maintenon, constitue en effet un cas exceptionnel de mobilité sociale dans une époque où l'on sort rarement de sa condition. A 45 ans, elle avait traversé la plupart des milieux d'abord, la petite noblesse campagnarde, où les filles marchent en sabots et gardent les dindons ; puis, aux Antilles, le monde interlope des premiers colons, aventuriers trimardeurs et pauvres « engagés » ; à 12 ans, à La Rochelle, la « soupe populaire » ; à 16, la bourgeoisie parisienne et les milieux littéraires ; ensuite, mais par « la porte étroite », les salons mondains ; à 30 ans, la haute aristocratie des Richelieu, des Mortemart ; bientôt, la Cour ; enfin, le roi : comme maîtresse (ce qui n'est pas mal quand on vient de si loin), puis comme épouse – ce qui, pour le coup, est inouï...
  Une telle ascension sociale défie d'autant plus les lois de la probabilité historique que cette femme, pour monter, ne pouvait s'appuyer sur rien. Rien, du moins, de ce qui était alors indispensable pour faire carrière : la naissance, la famille ou la fortune.

  Née en prison d'un père voleur et assassin qui avait séduit la fille de son geôlier, Françoise d'Aubigné n'eut, de fait, ni père ni mère. Abandonnée dès sa naissance à la charité d'autrui, elle ne vécut avec ses parents que de 8 à 11 ans, avant d'être à nouveau « placée » à droite et à gauche. Pour veiller sur elle, pas de grands-parents non plus : son grand-père paternel, le poète huguenot Agrippa d'Aubigné qui avait eu son heure de gloire du temps d'Henri IV, était mort en exil à Genève plusieurs années avant la naissance de sa petite-fille. Françoise n'eut d'autre famille proche qu'un frère – malheureusement bon à rien, et qui vécut toujours aux crochets de sa sœur. « Orpheline sans le sou, donc sans dot, elle allait devoir épouser, à 16 ans, un poète « barbon » et infirme, mariage qui ne l'enrichirait même pas : veuve à 24 ans, elle se retrouva vite « à l'aumône », pour parler comme Saint-Simon.
  Ajoutons que, comble du paradoxe, la future femme du roi n'était même pas « bien née ». Comme elle le découvrit sur le tard, elle était plus sûrement roturière que de noble extraction. En dépit de sa particule, sa mère semble avoir été de très petite naissance ; quant au père, son apparente noblesse était de fraîche date : les d'Aubigné s'étaient anoblis de leur propre initiative cinquante ans plus tôt...
  Bref, à part un gentil minois (qui lui valut le surnom de « belle Indienne ») et une vive intelligence teintée d'humour (mais oui !), la jeune Françoise n'avait rien de ce qui peut  mener jusqu'aux marches d'un trône.
  On conçoit que, confrontés à pareil mystère, certains historiens, Michelet en tête, se soient raccrochés à la « théorie du complot » : l'ascension de Madame de Maintenon serait le résultat d'une vaste conspiration – l'Eglise aurait glissé la gouvernante dans le lit du roi en échange de la révocation de l'édit de Nantes...
Bien entendu, cette « légende noire » ne résiste pas à l'examen. En fait d'Église, Françoise d'Aubigné, lorsqu'elle devint la maîtresse du roi, ne connaissait que quelques abbés ou curés de deuxième catégorie : c'est plus tard, et bien après son mariage, qu'elle fut l'interlocutrice privilégiée de certains prélats. Au reste, si les Jésuites ou le Saint-Siège avaient voulu gouverner le roi par les sens et les sentiments, ils auraient sûrement jeté leur dévolu sur une dame mieux placée : il fallait être fou pour supposer que cette bourgeoise discrète et mûrissante, veuve d'un poète burlesque, et confinée jusqu'alors dans un emploi subalterne, était un « morceau de roi » !
  Chronologiquement, de toute façon, la révocation n'eut rien à voir avec le mariage : non seulement la politique anti-protestante du roi était fort antérieure à sa rencontre avec Françoise d'Aubigné (les premières mesures répressives datent de l'année même de sa prise de pouvoir et furent sans cesse aggravées), mais la nouvelle épouse n'eut aucune part à l'ultime décision – que personne, d'ailleurs, ne songea sur l'instant à lui attribuer. Ses ennemis (Madame Palatine ou Saint-Simon) ne commencèrent à lui prêter une influence sur l'événement que plus de trente ans après les faits ; et la thèse d'une Maintenon renégate (elle était née catholique et n'eut jamais, en fait, rien à abjurer), d'une Maintenon acharnée contre le protestantisme, ne repose que sur quelques lettres fabriquées au XVIIIe siècle par La Beaumelle, un écrivain cévenol, lettres dont le caractère apocryphe a été surabondamment prouvé depuis plus d'un siècle par tous les historiens. Le public en jugera mieux maintenant qu'il pourra se référer à la première édition générale de la correspondance authentique de Madame de Maintenon (plusieurs milliers de lettres), édition actuellement en cours de publication aux éditions Honoré Champion.
  Si donc il n'y eut pas même complot, comment expliquer cet incroyable destin ? Comme toujours : par la rencontre du hasard et d'un grand caractère.
Hasard, la première visite chez Scarron. Hasard, la rencontre avec Mme de Montespan. Hasard encore, la mort subite de la reine... Mme de Maintenon était sincère lorsqu'à la fin de sa vie elle disait aux petites filles de Saint-Cyr que, la tête sur l'oreiller, elle n'aurait jamais osé rêver pareille destinée. La vie est un escalier, qu'on monte ou qu'on descend. Françoise d'Aubigné avait trop de bon sens, même dans ses rêves les plus fous, pour oser envisager l'escalier jusqu'au sommet.

  Mais elle n'a jamais raté une marche. Mieux : chaque fois qu'elle montait d'un degré, elle voyait assez bien la marche d'après... Car c'est là qu'intervient son génie propre : une forte personnalité forgée dans l'adversité, et qu'elle sut mettre au service d'une rare intelligence, intuitive, éloquente, ironique, pragmatique. Pour survivre, cette femme avait dû apprendre à juger vite les opportunités qui se présentaient et à s'adapter aux circonstances, aux milieux, aux caractères : fine psychologue, donc, et habile diplomate. Ces qualités de « résilience », qui firent merveille auprès des enfants qu'elle éduquait, sont aussi celles qui expliquent sa réussite auprès du roi et trente-deux années d'une vie conjugale paisible, sinon toujours heureuse.
  Plus encore que la création de Saint-Cyr, qui marque pourtant une date dans l'éducation des filles, le chef-d’œuvre de Madame de Maintenon, c'est sa vie. Les bonnes fées ne s'étaient pas empressées autour de son berceau ; néanmoins, elle donna un remarquable exemple d'équilibre psychologique (« Votre Solidité », l'appelait Louis XIV) et d'énergie vitale. Loin d'être gouvernée par ses confesseurs – comme l'ont prétendu sans preuve les Michelet ou les Lavisse – cette reine de l'ombre fut d'abord une femme qui, de bout en bout, gouverna sa vie.

Géo Histoire, Hors-série, janvier 2011, pp. 92-93