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L'enfance de Françoise Chandernagor
Par Evelyne Pagès (interview réalisée en 1995 pour l'émission de RTL « Grand format »).
Elle est « l'enfant des lumières », abonnée aux premières places depuis l'école, elle fut la première femme à sortir major de l’ENA. Au hit-parade des libraires, Françoise Chandernagor figura 59 semaines sur la liste de L'Express en 1982 avec L'Allée du Roi, 600 pages traduites en 12 langues. De l'allée du roi aux allées du pouvoir, elle publie ensuite, sur la société contemporaine, un roman fresque de 2 000 pages en trois livraisons d'une ampleur exceptionnelle : La Sans Pareille, L'Enfant aux loups et L'Archange de Vienne. Puis, en 1995, elle revient au roman historique avec L'Enfant des Lumières – 38 semaines sur la liste des best-sellers. Elle est aussi académicienne Goncourt, membre honoraire du Conseil d'État... Sans pareille est donc la carrière de Françoise Chandernagor, mère de trois garçons, épouse d'énarque, fille du ministre André Chandernagor, ancien député, lequel à travers ses souvenirs nous explique comment sa fille devint la première de la classe et surtout comment elle l'est restée.
ANDRÉ CHANDERNAGOR : Lorsqu'elle est née, c'était en juin 45, j'ai appris sa naissance sur le champ de tir de la caserne Bosquet à Mont-de-Marsan où je faisais le peloton d'élève aspirant. Et c'est à Palaiseau, boulevard Joseph-Barra, dans une petite maison construite par mon beau-père, artisan maçon de la Creuse, que je la vis pour la première fois. À cette époque, nous n'avions pas encore de logement et nous occupions, avec ma femme, une chambre de cette maison familiale.
Françoise était très mignonne avec beaucoup de cheveux qu'on lui enroulait déjà sur la tête. Les nuits, en revanche, étaient beaucoup trop bruyantes à mon gré, aussi mon premier acte d'autorité fut-il de l'enfermer dans la salle à manger et de la laisser pleurer jusqu'à ce qu'elle prenne de bonnes habitudes ! Mais au cours de son enfance je n'ai pas eu tellement à sévir. Elle commença à parler très tôt et son amour pour les livres naquit presque avant même de savoir lire. Elle ne parlait pas d'un livre, mais toujours d'un « beau-livre », en un seul mot. Elle lut très vite et l'écriture suivit très rapidement. Les compositions françaises de l'école primaire ne lui suffisaient pas. Aussi, dès qu'elle avait un morceau de papier, il fallait qu'elle écrive.
FRANÇOISE CHANDERNAGOR : C'est vrai : j'ai écrit dès que j'ai su lire. Au début, bien sûr, j'écrivais des choses très marquées par les influences de mes auteurs favoris : j'imitais les albums du Père Castor, ou les petits Livres d'or. Je racontais des histoires d'animaux, et comme je ne lisais alors que des livres illustrés, j'illustrais moi aussi ce que j'écrivais. D'ailleurs, j'ai longtemps aimé le dessin autant que l'écriture. C'était pour moi un mode d'expression du même type, à tel point que j'ai un moment hésité entre ces deux vocations. J'y étais encouragée par l'un de mes professeurs de dessin qui aurait voulu que je m'inscrive aux Beaux-Arts. Jusqu'à l'âge de vingt, vingt-cinq ans, je dessinais autant que j'écrivais, mais finalement l'écriture l'a emporté... Je manquais de temps, il est vrai : le métier, la famille, les enfants... Alors, j'ai sacrifié le dessin, mais c'est resté un de mes grands regrets car l'on a dans le dessin, dans la peinture, la sensation de dominer complètement l'œuvre en cours : on a, à chaque instant, l'ensemble de sa création sous les yeux ; on contrôle en même temps toute la construction du tableau – ce qui n'arrive jamais lorsqu'on écrit un roman de cinq cents ou de mille pages ! C'est difficile à manier un roman ! Pour reconsidérer les proportions, les équilibres, il faut tout relire... Dans le dessin, rien de plus facile que de retravailler certaines zones, et de voir petit à petit l'œuvre se transformer sous nos yeux. Les livres, qui ont une épaisseur et ne peuvent pas être embrassés d'un seul coup d'œil, me satisfont moins sur ce plan.
ÉVELYNE PAGÈS : J'aime beaucoup cette première définition de votre approche de la littérature et de la culture. Elle ma fait penser à un jugement sur Roger Vaillant : on disait de lui qu'il possédait le pouvoir de faire vite le tour d'une expérience, d'en saisir les lois, d'en réussir la synthèse et de la mettre, même brève, en formule... Et cela, c'est un peu la caractéristique de votre œuvre et de votre vie.
F.C. : Peut-on vraiment dire de mes romans qu'ils sont brefs, ou même qu'ils tendent à la brièveté ? Personnellement, j'ai peur d'être trop prolixe ! Je suis bavarde dans la vie et je crains bien que mes livres ne le soient un peu...
A.C. : À l'école, elle a toujours eu de très bons résultats, les seules « observations » qu'on lui faisait, c'était parce qu'elle s'agitait trop, mais elle était toujours capable de répéter ce que le professeur venait de dire : elle faisait trente-six choses à la fois – dessiner, remuer, bavarder – tout en maintenant son attention... Elle a souvent dit, malgré l'excellence de ses résultats, qu'elle n'aimait pas les études. C'est dû, je pense, au fait qu'elle a une inquiétude profonde, un grand désir de bien faire, un sens aigu des responsabilités qui s'est développé très jeune. C'est au fond une grande angoissée. Si elle a toujours réussi sans difficulté, elle n'a jamais dormi une veille d'examen. Il fallait que ma femme la dorlote un peu, la prenne dans son lit, y compris la veille du concours de l'ENA. Je me souviens de son épreuve le premier jour. Je suis allé la chercher à la sortie et lui ai demandé : « Comment ça s'est passé ? – J'avais si peu dormi, j'étais tellement fatiguée que, quand j'ai vu que je pouvais faire le sujet, je me suis reposée pendant une heure, j'ai démarré après... »
F.C. : Mon père a confirmé le fait que j'étais bavarde et que cela me valait, de temps en temps, des punitions à l'école.
Mais vous avec réussi à faire de ce défaut caractériel une qualité professionnelle… Est-ce que votre père vous a élevée à la dure, comme il l'a dit tout à l'heure ?
F.C. : Oui ! À la dure, franchement oui ! Il reste très fier de cette sévérité qui était sans doute assez caractéristique de sa génération. Néanmoins, je me demande quel effet cela fait à un bébé de pleurer pendant des nuits, d'appeler au secours, d'appeler pour quelque chose – faim, froid, peur, mal au ventre, ou peut-être une épingle de nourrice mal placée –, d'appeler pendant des jours et des nuits et de ne jamais être entendu. Bien sûr, il finira par se taire puisque personne ne vient, mais que se passera-t-il plus tard ? Parfois, je me demande si cette expérience de « dressage » n'a pas marqué mon caractère : dans la vie, j'ai toujours tendance à penser qu'on ne peut rien pour moi, je crois que je ne peux compter que sur moi. Aussi, même si je suis très entourée, si j'ai vraiment beaucoup d'amis, une famille « tribu » très nombreuse, très proche, je vis dans une grande solitude.
C'est un trait qui reviendra souvent parmi les témoignages.... Et votre mère alors ? Éducation à l'opposé ou complémentaire ?
F.C. : À l'opposé de mon père ? Non, plutôt complémentaire, je ne pense pas qu'ils étaient en désaccord... Mais ma mère, comme c'était d'ailleurs l'usage, donnait plus de tendresse ; c'était le rôle de la femme par rapport à celui de l’homme. Ainsi, comme le dit mon père, elle me prenait- dans son lit les veilles de compositions ou d'examens, car j'étais très angoissée. Je n'étais pas du tout le type « bête à concours » : les « compos », les examens me rendaient même très malheureuse. Les gens ont du mal à imaginer que c'est parce que je n'aimais pas l'école que je réussissais ! Mais c'est vrai ! Je réussissais, par peur de rater, tout simplement : en aucun cas je n'aurais voulu redoubler, j'avais le système scolaire en horreur. Je travaillais donc plus que le nécessaire pour ne pas risquer d'y passer un an de plus que prévu ! J'avais toujours peur de ne pas faire assez bien. Cette angoisse m'a poursuivie jusqu'à l'ENA où j'ai passé toutes les veilles d'examens sans dormir du tout.
Est-ce le fait que votre père soit un homme politique qui lui a donné son caractère d'homme pressé ?
F.C. : Ah, certainement ! Par chance, ma mère ne travaillait pas ! Je dis « par chance », parce que alors qui se serait occupé de nous, les enfants ? À l'époque, nous ne voyions que très rarement notre père. Et ce n'était pas propre à lui : tous les hommes politiques ont une vie trépidante, très absorbante. S'ils habitent Paris, ils passent au moins la moitié du temps dans leur circonscription en province. Inversement, si la famille vit en province, ils sont la moitié du temps à l'Assemblée à Paris, donc constamment en déplacement. Ajoutons qu'à Paris ils ont fréquemment des séances de nuit. Je savais parfois que mon père était rentré à 3 heures du matin, et quand je partais pour l'école il dormait encore ; le soir, quand je rentrais, je savais juste qu'il était passé... Il m'est arrivé de dire à ma mère quand j'avais une dizaine d'années : « Au fond, nous sommes élevés comme des enfants de veuve... » C'était un peu l'impression que j'avais : un père à la fois très absent physiquement et très présent moralement, du fait de sa personnalité et de sa notoriété – on citait son nom dans le journal, on le voyait de temps en temps à une émission de télévision... Plus tard, j'ai suivi quelques-unes de ses campagnes électorales sur le terrain. Je l'admirais beaucoup. Mais ce père admirable était un père avec lequel il était difficile d'avoir une conversation, une relation détendue ou profonde, un père qui ne pouvait pas nous suivre, au jour le jour, savoir même où nous en étions de nos études, de nos amours. Non, nous ne pouvions pas parler avec lui, le temps faisait défaut, cela m'a certainement manqué… Je crois que tous les enfants d'hommes politiques font la même remarque, et qu'ils se considèrent un peu comme des enfants sans père, même si c'est cruel à dire… Parce que ces pères-là aiment aussi leurs enfants, mais la vie politique les dévore totalement.
Les électeurs d'un homme politique sont ses enfants aussi…
F.C. : Oui. Parfois j'avais l'impression que mon père aimait mieux ses électeurs que nous...
On va quitter Palaiseau pour aller dans la Creuse, afin de retrouver vos racines profondes. Là, vous aviez une maison où vous passiez toutes vos vacances et retrouviez les paysans qui, étaient les parents, les amis de votre famille.
F.C. : Oui, puisque mon grand-père maçon était de ce village. J'ai fait des recherches dans les registres paroissiaux en remontant jusqu'à Louis XIV, et j'ai pu constater que ma famille n'avait jamais changé de village en trois siècles, et que tous étaient maçons. Au Moyen Âge, peut-être étaient-ils de petits paysans, des métayers, mais le manque de terre les poussait à émigrer : dès le XVIIe siècle, ils ont dû s'exiler six mois par an pour venir travailler à Paris. À cette époque, ils allaient à pied jusqu'à Paris. Pourtant dès l'âge de dix, douze ans, ils étaient déjà sur les chantiers – c'est à cet âge, douze ans, que mon grand-père lui-même s'y est retrouvé. L'hiver, quand les intempéries les empêchaient de trouver de l'embauche dans le bâtiment, ils revenaient dans la Creuse. Je suis donc issue d'une famille très marquée par cette tradition, finalement plus ouvrière que paysanne.
Voici une image de Françoise, l'été aux champs
Mme Gaudiard : Françoise venait en vacances dans la maison très simple de son grand-père, de son arrière-grand-père. C'était une petite fille gentille, qui aimait beaucoup rire, s'amuser, travailler. Vous savez, ici, à l'époque, on menait les vaches au pré, mais il fallait les surveiller, ce que Françoise a beaucoup fait. Elle prenait part à la vie du village, pas uniquement chez nous... Elle aimait s'occuper des poules, leur donner à manger... Elle aimait aussi le moment des batteuses, où elle portait la boisson aux ouvriers...
F.C. : Marceline Gaudiard, comme beaucoup de gens de ce village, est très liée à mon enfance. C'est vrai que ce qu'il y avait de formidable dans la Creuse, c'est que les enfants qui, comme moi, ne vivaient que quatre ou cinq mois par an à la campagne, pouvaient se mêler complètement aux travaux des champs. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, parce que ces travaux sont tellement mécanisés qu'il serait dangereux qu'un enfant des villes (ou même de la campagne !) s'en mêle. À l'époque, c'était une vie beaucoup plus simple : n'importe quel enfant pouvait garder les vaches, ce que j'ai souvent fait en m'amusant d'ailleurs beaucoup, car on se retrouvait entre petits bergers et bergères, on se racontait des histoires, on jouait, c'était très sympathique... On pouvait aussi aider à traire les vaches, à ramasser les pommes de terre, aider pour les foins et pour les batteuses, comme l'a raconté Marceline : on portait les plats aux longues tablées pour le repas, et le cidre aux hommes dans les greniers, sur les paillers, partout, car les batteuses rassemblaient tout le village... Il y-avait alors une vie collective intense, qui a disparu elle aussi. Les gens, en échange des services qu'on leur rendait, allaient eux-mêmes pendant plusieurs jours aider les autres. C'est ainsi que pour chaque batteuse, dans chaque ferme, une trentaine de voisins venaient travailler bénévolement. Selon l'importance de la ferme, on battait pendant une journée ou deux, et tout cela donnait prétexte à de grands banquets, des fêtes, des chansons... Les enfants étaient envoyés porter les bouteilles (et le verre unique que l'on essuyait d'un revers de manche) aux hommes. On grimpait sur les meules, on montait dans les greniers pour ceux qui étaient en train d'engranger, on se glissait sous les courroies, sous les échelles, on « slalomait » entre les fourches, on courait partout, dans cette atmosphère où l'on respirait une odeur de poussière mêlée à la balle des épis... Pour moi, c'étaient des moments de grand bonheur, de vrai bonheur ! Un de mes regrets est que mes enfants, qui passent aujourd'hui leurs vacances dans la Creuse, ne puissent plus se mêler à la vie agricole comme j'y ai été moi-même mêlée. Dans mon roman, La Sans Pareille, j'ai peint certains milieux populaires, comme celui où j'ai été élevée, et dans les salons parisiens quelques personnes malintentionnées ont dit : « Vraiment, c'est Marie-Chantal chez les ouvriers... » Or ce n'est pas ça du tout ! Si j'ai peint ce genre de milieux, c'est que je les connais ! Mes ancêtres maçons, donc ouvriers depuis toujours, étaient d'une origine extrêmement modeste. J'ai retrouvé la déclaration de naissance de mon grand-père dans les registres paroissiaux : aucun des membres de notre famille venus le déclarer ne savait signer autrement que d'une croix... Ce n'est pas loin pourtant, la naissance de mon grand-père ! Du côté de mon père, le milieu était également très simple, et mon père a été le premier bac de la famille après avoir été reçu « premier du canton » au certificat d'études. Pour, moi, parce que chaque enfant qui naît est une promesse nouvelle, j'espère, je continue d'espérer, dans ce qu'on appelait autrefois « les progrès de l'instruction ». Je voudrais que l'école offre des chances à tous, parce que l'école a été la chance de ma famille.
Petits ils étaients Grands, Éditions Denoël, 1996, pages
198-207 |
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