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Biographie

  Issue d'une famille de maçons creusois alliés aux descendants d'un esclave indien, Françoise Chandernagor, mère de trois enfants, partage sa vie entre Paris et le Massif Central.
  Après un début de carrière au Conseil d'Etat (entrée à vingt et un ans à l'École Nationale d'Administration — ENA —, elle en était sortie « major », première femme à obtenir ce rang), elle a abandonné le droit et la magistrature pour se consacrer à l'écriture.
  Depuis son premier ouvrage, L'Allée du Roi, en 1981, Françoise Chandernagor a écrit une pièce de théâtre et neuf romans, dont deux ont fait l'objet d'adaptations télévisuelles. Elle est traduite dans une quinzaine de langues. Depuis 1995, elle est membre de l'Académie Goncourt.

  > « L'atypique » (portrait par Jean-Claude Perrier, Livres Hebdo)
  > « L'enfance de Françoise Chandernagor » (interview réalisée en 1995)
  > « Amour et somnifères » (interview réalisée en 1993)
  > « Élève de Pierre Nora »
  > « L'Histoire sous le coup de la loi »

  > Généalogie d'une sang-mêlé
  > Racines creusoises
  > Activités « citoyennes »

L'atypique
  Portrait par Jean-Claude Perrier, Livres Hebdo

  Si chaque être humain résulte de la trace de ses ancêtres, on comprend mieux la trajectoire étonnante de Françoise Chandernagor, issue d'une famille de maçons creusois alliés aux descendants d'un esclave indien. « On est tous des métis », disait son arrière-grand-mère. Tandis que l'écrivain Richard Millet, éditeur chez Gallimard, l'encourage, en vain jusqu'à présent, à transformer en roman son incroyable saga familiale. Françoise Chandernagor, si elle se sent « 100 % creusoise », n'a pas oublié ses racines indiennes comme son père, l'ancien ministre socialiste André Chandernagor (« du fait du remariage entre cousins germains, lui est un quarteron, comme Dumas »), elle porte le nom d'un comptoir français de l'Inde, près de Calcutta, où elle ne s'est jamais rendue, même quand le père de son ex-mari, Jean-Daniel Jurgensen, était ambassadeur de France en Inde. Et elle s'est amusée à glisser dans plusieurs de ses romans, L'allée du roi (Julliard, 1981), L'enfant des Lumières (de Fallois, 1995) ou La chambre (Gallimard, 2002), quelque personnage indien.
  Françoise Chandernagor est une forte en thème qui, même si elle avoue avoir « toujours écrit », a commencé par mener sa carrière professionnelle, un sans-faute : diplômée de Sciences-Po et de l'Ena (dont elle sort major de la promotion Jean-Jaurès, en 1969), elle entre au Conseil d'Etat, dont elle finira rapporteuse générale en 1993, lorsqu'elle prend sa retraite anticipée. C'est son père qui avait décidé qu'elle étudierait le droit. Pas une vocation, donc, mais « une bonne formation intellectuelle ». Appartenir à la haute administration lui permet de côtoyer le monde politique. Et l'en dégoûte à jamais ! Militante socialiste jusqu'en 1981, elle confie avoir beaucoup souffert que son père soit un homme politique. « On ne le voyait jamais à la maison ! se souvient-elle. Et je l'aime davantage depuis qu'il a renoncé à la politique, a abandonné tous ses mandats pour se retirer dans la Creuse, s'adonner au bricolage et au jardinage. »
  C'est depuis 1993 que Françoise Chandernagor se consacre uniquement à l'écriture. Avant, elle exerçait son métier, élevait ses trois fils, jonglant avec le temps pour pouvoir écrire ses livres. D'abord L'allée du roi, commencé en 1977 et publié chez Julliard en 1981 par Bernard de Fallois. Intrusion fracassante d'une romancière débutante dans un milieu littéraire où elle ne connaissait personne, L'allée du roi s'est vendu à 600 000 exemplaires en grand format, à plus d'un million chez France Loisirs. Le livre a été adapté à la télévision, au théâtre, il a été traduit dans le monde entier, y compris aux Etats- Unis. Seuls ses fils ne l'ont pas lu ! L'auteure devient une star du roman historique, tout en restant fidèle à elle-même, jalouse de sa totale indépendance : elle ne signe que pour un livre, sans à-valoir et uniquement après avoir achevé son manuscrit. Elle est aussi fidèle. Lorsque Bernard de Fallois crée sa propre maison d'édition, elle le suit et lui donne sa trilogie romanesque Leçons de ténèbres,qui paraît de 1988 à 1990. Puis L'enfant des Lumières (1995) et La première épouse (1998).

  « Impayable » ! Entre-temps, elle a été élue à l'académie Goncourt, en 1995. Non point parce qu'elle habite la même rue que François Nourissier, ce qu'elle n'a découvert qu'après coup. Mais sur un appel d'Hervé Bazin. Hésitante (elle avait déjà refusé d'entrer au Femina), n'ayant jamais rêvé du Goncourt (« j'ai eu assez de récompenses scolaires »), elle finit par accepter : « Mais si j'avais su l'ampleur du travail que ça représente, je n'aurais peut-être pas dû. » Car la benjamine de l'académie est hypersérieuse, elle lit énormément et milite de son mieux pour l'indépendance du prestigieux jury. Ainsi, elle est favorable au vote secret, et condamne certaines dérives médiatiques de ses collègues. Quant aux pressions des éditeurs « Moi, jesuis "impayable" ! comme disait Danton. Et ça se sait. Tous les éditeurs qui m'ont fait la danse du ventre le savent aussi. »

  En 2002, elle a décidé si de quitter Fallois, « non sans un peu de tristesse », pour Gallimard : « pour le prestige de la marque, et parce que c'est une maison de fonds : tous mes romans sortiront dans la Blanche et en Folio ; au fur et à mesure crue j'en récupère les droits ». Bien sûr, chez Gallimard, elle n'est plus la star du village.
  « Bien que, depuis La chambre, j'en sois à mon troisième livre dans la maison, je n'y ai pas encore vraiment trouvé mes marques », confie-t-elle. Mais, de toute façon, elle s'est « toujours sentie marginale, atypique dans tous les milieux », et n'est jamais si heureuse que solitaire dans sa maison de la Creuse, où elle passe la moitié de l'année...
  C'est là qu'elle a écrit sa Voyageuse de nuit. Un roman contemporain, parce que Françoise Chandernagor n'écrit « jamais deux fois le même livre ». Un livre de femme, sur des femmes, une matriarche et ses filles, « pour enquiquiner les hommes ! » dit-elle. Un roman sociétal, douloureux, sur la mort et la façon dont le monde moderne la dissimule. « J'avais envie de parler des grandes peurs d'aujourd'hui, explique-t-elle, en mêlant des choses vues et l'approche de l'historienne. » La romancière, forte et fragile à la fois, traite aussi de ses propres angoisses : « J'espère que je garderai assez d'énergie pour écrire des romans le plus longtemps possible. »

Article paru dans Livre Hebdo n°679, 20 mars 2007

 
Françoise Chandernagor, dans les jardins de la NRF. 2002. Photo Jacques Sassier / copyright Gallimard.



     
 
   
     

L'enfance de Françoise Chandernagor
  Par Evelyne Pagès (interview réalisée en 1995 pour l'émission de RTL « Grand format »).

  Elle est « l'enfant des lumières », abonnée aux premières places depuis l'école, elle fut la première femme à sortir major de l’ENA. Au hit-parade des libraires, Françoise Chandernagor figura 59 semaines sur la liste de L'Express en 1982 avec L'Allée du Roi, 600 pages traduites en 12 langues. De l'allée du roi aux allées du pouvoir, elle publie ensuite, sur la société contemporaine, un roman fresque de 2 000 pages en trois livraisons d'une ampleur exceptionnelle : La Sans Pareille, L'Enfant aux loups et L'Archange de Vienne. Puis, en 1995, elle revient au roman historique avec L'Enfant des Lumières – 38 semaines sur la liste des best-sellers. Elle est aussi académicienne Goncourt, membre honoraire du Conseil d'État... Sans pareille est donc la carrière de Françoise Chandernagor, mère de trois garçons, épouse d'énarque, fille du ministre André Chandernagor, ancien député, lequel à travers ses souvenirs nous explique comment sa fille devint la première de la classe et surtout comment elle l'est restée.

ANDRÉ CHANDERNAGOR : Lorsqu'elle est née, c'était en juin 45, j'ai appris sa naissance sur le champ de tir de la caserne Bosquet à Mont-de-Marsan où je faisais le peloton d'élève aspirant. Et c'est à Palaiseau, boulevard Joseph-Barra, dans une petite maison construite par mon beau-père, artisan maçon de la Creuse, que je la vis pour la première fois. À cette époque, nous n'avions pas encore de logement et nous occupions, avec ma femme, une chambre de cette maison familiale.
  Françoise était très mignonne avec beaucoup de cheveux qu'on lui enroulait déjà sur la tête. Les nuits, en revanche, étaient beaucoup trop bruyantes à mon gré, aussi mon premier acte d'autorité fut-il de l'enfermer dans la salle à manger et de la laisser pleurer jusqu'à ce qu'elle prenne de bonnes habitudes ! Mais au cours de son enfance je n'ai pas eu tellement à sévir. Elle commença à parler très tôt et son amour pour les livres naquit presque avant même de savoir lire. Elle ne parlait pas d'un livre, mais toujours d'un « beau-livre », en un seul mot. Elle lut très vite et l'écriture suivit très rapidement. Les compositions françaises de l'école primaire ne lui suffisaient pas. Aussi, dès qu'elle avait un morceau de papier, il fallait qu'elle écrive.

FRANÇOISE CHANDERNAGOR : C'est vrai : j'ai écrit dès que j'ai su lire. Au début, bien sûr, j'écrivais des choses très marquées par les influences de mes auteurs favoris : j'imitais les albums du Père Castor, ou les petits Livres d'or. Je racontais des histoires d'animaux, et comme je ne lisais alors que des livres illustrés, j'illustrais moi aussi ce que j'écrivais. D'ailleurs, j'ai longtemps aimé le dessin autant que l'écriture. C'était pour moi un mode d'expression du même type, à tel point que j'ai un moment hésité entre ces deux vocations. J'y étais encouragée par l'un de mes professeurs de dessin qui aurait voulu que je m'inscrive aux Beaux-Arts. Jusqu'à l'âge de vingt, vingt-cinq ans, je dessinais autant que j'écrivais, mais finalement l'écriture l'a emporté... Je manquais de temps, il est vrai : le métier, la famille, les enfants... Alors, j'ai sacrifié le dessin, mais c'est resté un de mes grands regrets car l'on a dans le dessin, dans la peinture, la sensation de dominer complètement l'œuvre en cours : on a, à chaque instant, l'ensemble de sa création sous les yeux ; on contrôle en même temps toute la construction du tableau – ce qui n'arrive jamais lorsqu'on écrit un roman de cinq cents ou de mille pages ! C'est difficile à manier un roman ! Pour reconsidérer les proportions, les équilibres, il faut tout relire... Dans le dessin, rien de plus facile que de retravailler certaines zones, et de voir petit à petit l'œuvre se transformer sous nos yeux. Les livres, qui ont une épaisseur et ne peuvent pas être embrassés d'un seul coup d'œil, me satisfont moins sur ce plan.

ÉVELYNE PAGÈS : J'aime beaucoup cette première définition de votre approche de la littérature et de la culture. Elle ma fait penser à un jugement sur Roger Vaillant : on disait de lui qu'il possédait le pouvoir de faire vite le tour d'une expérience, d'en saisir les lois, d'en réussir la synthèse et de la mettre, même brève, en formule... Et cela, c'est un peu la caractéristique de votre œuvre et de votre vie.

F.C. : Peut-on vraiment dire de mes romans qu'ils sont brefs, ou même qu'ils tendent à la brièveté ? Personnellement, j'ai peur d'être trop prolixe ! Je suis bavarde dans la vie et je crains bien que mes livres ne le soient un peu...

A.C. : À l'école, elle a toujours eu de très bons résultats, les seules « observations » qu'on lui faisait, c'était parce qu'elle s'agitait trop, mais elle était toujours capable de répéter ce que le professeur venait de dire : elle faisait trente-six choses à la fois – dessiner, remuer, bavarder – tout en maintenant son attention... Elle a souvent dit, malgré l'excellence de ses résultats, qu'elle n'aimait pas les études. C'est dû, je pense, au fait qu'elle a une inquiétude profonde, un grand désir de bien faire, un sens aigu des responsabilités qui s'est développé très jeune. C'est au fond une grande angoissée. Si elle a toujours réussi sans difficulté, elle n'a jamais dormi une veille d'examen. Il fallait que ma femme la dorlote un peu, la prenne dans son lit, y compris la veille du concours de l'ENA. Je me souviens de son épreuve le premier jour. Je suis allé la chercher à la sortie et lui ai demandé : « Comment ça s'est passé ? – J'avais si peu dormi, j'étais tellement fatiguée que, quand j'ai vu que je pouvais faire le sujet, je me suis reposée pendant une heure, j'ai démarré après... »

F.C. : Mon père a confirmé le fait que j'étais bavarde et que cela me valait, de temps en temps, des punitions à l'école.

  Mais vous avec réussi à faire de ce défaut caractériel une qualité professionnelle… Est-ce que votre père vous a élevée à la dure, comme il l'a dit tout à l'heure ?

F.C. : Oui ! À la dure, franchement oui ! Il reste très fier de cette sévérité qui était sans doute assez caractéristique de sa génération. Néanmoins, je me demande quel effet cela fait à un bébé de pleurer pendant des nuits, d'appeler au secours, d'appeler pour quelque chose – faim, froid, peur, mal au ventre, ou peut-être une épingle de nourrice mal placée –, d'appeler pendant des jours et des nuits et de ne jamais être entendu. Bien sûr, il finira par se taire puisque personne ne vient, mais que se passera-t-il plus tard ? Parfois, je me demande si cette expérience de « dressage » n'a pas marqué mon caractère : dans la vie, j'ai toujours tendance à penser qu'on ne peut rien pour moi, je crois que je ne peux compter que sur moi. Aussi, même si je suis très entourée, si j'ai vraiment beaucoup d'amis, une famille « tribu » très nombreuse, très proche, je vis dans une grande solitude.

  C'est un trait qui reviendra souvent parmi les témoignages.... Et votre mère alors ? Éducation à l'opposé ou complémentaire ?

F.C. : À l'opposé de mon père ? Non, plutôt complémentaire, je ne pense pas qu'ils étaient en désaccord... Mais ma mère, comme c'était d'ailleurs l'usage, donnait plus de tendresse ; c'était le rôle de la femme par rapport à celui de l’homme. Ainsi, comme le dit mon père, elle me prenait- dans son lit les veilles de compositions ou d'examens, car j'étais très angoissée. Je n'étais pas du tout le type « bête à concours » : les « compos », les examens me rendaient même très malheureuse. Les gens ont du mal à imaginer que c'est parce que je n'aimais pas l'école que je réussissais ! Mais c'est vrai ! Je réussissais, par peur de rater, tout simplement : en aucun cas je n'aurais voulu redoubler, j'avais le système scolaire en horreur. Je travaillais donc plus que le nécessaire pour ne pas risquer d'y passer un an de plus que prévu ! J'avais toujours peur de ne pas faire assez bien. Cette angoisse m'a poursuivie jusqu'à l'ENA où j'ai passé toutes les veilles d'examens sans dormir du tout.

  Est-ce le fait que votre père soit un homme politique qui lui a donné son caractère d'homme pressé ?

F.C. : Ah, certainement ! Par chance, ma mère ne travaillait pas ! Je dis « par chance », parce que alors qui se serait occupé de nous, les enfants ? À l'époque, nous ne voyions que très rarement notre père. Et ce n'était pas propre à lui : tous les hommes politiques ont une vie trépidante, très absorbante. S'ils habitent Paris, ils passent au moins la moitié du temps dans leur circonscription en province. Inversement, si la famille vit en province, ils sont la moitié du temps à l'Assemblée à Paris, donc constamment en déplacement. Ajoutons qu'à Paris ils ont fréquemment des séances de nuit. Je savais parfois que mon père était rentré à 3 heures du matin, et quand je partais pour l'école il dormait encore ; le soir, quand je rentrais, je savais juste qu'il était passé... Il m'est arrivé de dire à ma mère quand j'avais une dizaine d'années : « Au fond, nous sommes élevés comme des enfants de veuve... » C'était un peu l'impression que j'avais : un père à la fois très absent physiquement et très présent moralement, du fait de sa personnalité et de sa notoriété – on citait son nom dans le journal, on le voyait de temps en temps à une émission de télévision... Plus tard, j'ai suivi quelques-unes de ses campagnes électorales sur le terrain. Je l'admirais beaucoup. Mais ce père admirable était un père avec lequel il était difficile d'avoir une conversation, une relation détendue ou profonde, un père qui ne pouvait pas nous suivre, au jour le jour, savoir même où nous en étions de nos études, de nos amours. Non, nous ne pouvions pas parler avec lui, le temps faisait défaut, cela m'a certainement manqué… Je crois que tous les enfants d'hommes politiques font la même remarque, et qu'ils se considèrent un peu comme des enfants sans père, même si c'est cruel à dire… Parce que ces pères-là aiment aussi leurs enfants, mais la vie politique les dévore totalement.

  Les électeurs d'un homme politique sont ses enfants aussi…

F.C. : Oui. Parfois j'avais l'impression que mon père aimait mieux ses électeurs que nous...

  On va quitter Palaiseau pour aller dans la Creuse, afin de retrouver vos racines profondes. Là, vous aviez une maison où vous passiez toutes vos vacances et retrouviez les paysans qui, étaient les parents, les amis de votre famille.

F.C. : Oui, puisque mon grand-père maçon était de ce village. J'ai fait des recherches dans les registres paroissiaux en remontant jusqu'à Louis XIV, et j'ai pu constater que ma famille n'avait jamais changé de village en trois siècles, et que tous étaient maçons. Au Moyen Âge, peut-être étaient-ils de petits paysans, des métayers, mais le manque de terre les poussait à émigrer : dès le XVIIe siècle, ils ont dû s'exiler six mois par an pour venir travailler à Paris. À cette époque, ils allaient à pied jusqu'à Paris. Pourtant dès l'âge de dix, douze ans, ils étaient déjà sur les chantiers – c'est à cet âge, douze ans, que mon grand-père lui-même s'y est retrouvé. L'hiver, quand les intempéries les empêchaient de trouver de l'embauche dans le bâtiment, ils revenaient dans la Creuse. Je suis donc issue d'une famille très marquée par cette tradition, finalement plus ouvrière que paysanne.

  Voici une image de Françoise, l'été aux champs

Mme Gaudiard : Françoise venait en vacances dans la maison très simple de son grand-père, de son arrière-grand-père. C'était une petite fille gentille, qui aimait beaucoup rire, s'amuser, travailler. Vous savez, ici, à l'époque, on menait les vaches au pré, mais il fallait les surveiller, ce que Françoise a beaucoup fait. Elle prenait part à la vie du village, pas uniquement chez nous... Elle aimait s'occuper des poules, leur donner à manger... Elle aimait aussi le moment des batteuses, où elle portait la boisson aux ouvriers...

F.C. : Marceline Gaudiard, comme beaucoup de gens de ce village, est très liée à mon enfance. C'est vrai que ce qu'il y avait de formidable dans la Creuse, c'est que les enfants qui, comme moi, ne vivaient que quatre ou cinq mois par an à la campagne, pouvaient se mêler complètement aux travaux des champs. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, parce que ces travaux sont tellement mécanisés qu'il serait dangereux qu'un enfant des villes (ou même de la campagne !) s'en mêle. À l'époque, c'était une vie beaucoup plus simple : n'importe quel enfant pouvait garder les vaches, ce que j'ai souvent fait en m'amusant d'ailleurs beaucoup, car on se retrouvait entre petits bergers et bergères, on se racontait des histoires, on jouait, c'était très sympathique... On pouvait aussi aider à traire les vaches, à ramasser les pommes de terre, aider pour les foins et pour les batteuses, comme l'a raconté Marceline : on portait les plats aux longues tablées pour le repas, et le cidre aux hommes dans les greniers, sur les paillers, partout, car les batteuses rassemblaient tout le village... Il y-avait alors une vie collective intense, qui a disparu elle aussi. Les gens, en échange des services qu'on leur rendait, allaient eux-mêmes pendant plusieurs jours aider les autres. C'est ainsi que pour chaque batteuse, dans chaque ferme, une trentaine de voisins venaient travailler bénévolement. Selon l'importance de la ferme, on battait pendant une journée ou deux, et tout cela donnait prétexte à de grands banquets, des fêtes, des chansons... Les enfants étaient envoyés porter les bouteilles (et le verre unique que l'on essuyait d'un revers de manche) aux hommes. On grimpait sur les meules, on montait dans les greniers pour ceux qui étaient en train d'engranger, on se glissait sous les courroies, sous les échelles, on « slalomait » entre les fourches, on courait partout, dans cette atmosphère où l'on respirait une odeur de poussière mêlée à la balle des épis... Pour moi, c'étaient des moments de grand bonheur, de vrai bonheur ! Un de mes regrets est que mes enfants, qui passent aujourd'hui leurs vacances dans la Creuse, ne puissent plus se mêler à la vie agricole comme j'y ai été moi-même mêlée. Dans mon roman, La Sans Pareille, j'ai peint certains milieux populaires, comme celui où j'ai été élevée, et dans les salons parisiens quelques personnes malintentionnées ont dit : « Vraiment, c'est Marie-Chantal chez les ouvriers... » Or ce n'est pas ça du tout ! Si j'ai peint ce genre de milieux, c'est que je les connais ! Mes ancêtres maçons, donc ouvriers depuis toujours, étaient d'une origine extrêmement modeste. J'ai retrouvé la déclaration de naissance de mon grand-père dans les registres paroissiaux : aucun des membres de notre famille venus le déclarer ne savait signer autrement que d'une croix... Ce n'est pas loin pourtant, la naissance de mon grand-père ! Du côté de mon père, le milieu était également très simple, et mon père a été le premier bac de la famille après avoir été reçu « premier du canton » au certificat d'études. Pour, moi, parce que chaque enfant qui naît est une promesse nouvelle, j'espère, je continue d'espérer, dans ce qu'on appelait autrefois « les progrès de l'instruction ». Je voudrais que l'école offre des chances à tous, parce que l'école a été la chance de ma famille.

Petits ils étaients Grands, Éditions Denoël, 1996, pages 198-207

     
 
 
 
 

     
 
   
     

Amour et somnifères
  Le Grand Oral de l'ENA, par Guy Jacquemelle (interview réalisée en 1993)

  Françoise Chandernagor est la première énarque à qui j'ai soumis cette idée de livre sur le Grand Oral. C'était en mai 1993, lors d'une soirée du journal Le Monde au Théâtre Mogador ; soirée qu'elle présidait. Une panne d'électricité avait plongé, ce soir là, le quartier Saint-Lazare dans le noir et obligé les organisateurs à annuler la représentation de la pièce Les Rustres de Goldoni. Profitant de cette non-soirée, j'ai pu en quelques mots évoquer ce sujet avec elle. Tout de suite, j'ai vu dans ses yeux une lueur d'amusement qui m'a laissé espérer que cette idée méritait d'être creusée. Il y avait dans son regard tellement de souvenirs, tellement d'étincelles. Je l'ai rencontrée un après-midi de ce même mois de mai 1993. Dans la maison ses enfants écoutaient, un peu trop bruyamment à son goût, de la musique rock. La porte du salon était ouverte sur un jardin ombragé. Françoise Chandernagor ne m'a pas parlé de son grand oral. Elle l'a vécu à nouveau devant mes yeux incrédules et éblouis. Elle se souvenait de toutes les questions et de toutes les réponses. Elle était incollable. Françoise Chandernagor est sortie major de l'ENA. C'était en 1969.
 
  Elle préside le Prix Jean Giono, est administrateur de la Fondation de Maintenon, de la Société des Lecteurs du Monde, et du Siècle. Elle est membre de l'Académie Goncourt depuis juin 1995. Elle est l'auteur de l'Allée du Roi, La Sans Pareille, l'Archange de Vienne, l'Enfant aux loups, l'Enfant des lumières, la Première épouse, Maintenon, la Chambre et Couleur du temps.

  Tout autre chose qu'un examen.
  Certains évoquent l'ENA, comme un point d'orgue dans leurs études, d'autres comme un rêve inaccessible. Pour son admission à l'ENA, Françoise Chandernagor parle tout simplement d'une histoire d'amour.
  J'ai connu à Sciences Po un garçon dont je suis tombée amoureuse. Il voulait faire l'ENA, j'ai voulu rester avec lui je pensais qu'il m'oublierait si nous ne poursuivions pas nos études ensemble ! Pour y parvenir, j'ai adopté une démarche scolaire un peu aberrante : au lieu de passer le concours de l'ENA juste après Sciences Po, ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais dû faire normalement, comme lui l'a fait, j'ai attendu un an pour pouvoir me retrouver avec lui. En effet, les garçons et les filles du même concours ne se retrouvent pas dans la même promotion à l'ENA car les garçons effectuent leur service militaire avant de commencer leur scolarité. J'ai donc décidé d'attendre un an (la fin de son service militaire) pour passer le concours ; un an que j'ai, bien sûr, mis à profit pour me préparer. Mais ce concours, je ne devais pas le rater, car si j'échouais, non seulement j'avais perdu deux ans de ma vie, mais surtout je perdais celui que j'aimais ! Vraiment, le concours d'entrée à l'ENA, j'en ai un mauvais souvenir à cause de cela. Je ne garde pas du tout le même souvenir du concours de sortie : là, j'étais très décontractée puisque nous étions ensemble (Philippe Jurgensen et Françoise Chandernagor se sont mariés trois ans après leur sortie de l'ENA). Mais si je n'avais pas réussi à faire l'ENA avec lui, c'était râpé ! J'ai donc joué gros. Et j'étais très angoissée par cet examen parce qu'il s'agissait de tout autre chose que de résultats scolaires. C'était terrible !

  Garder les paupières ouvertes.
  Du coup, ce concours d'entrée a très mal commencé ! Je me rappelle être allée à l'écrit dans un état abominable. Pour l'épreuve dite de « premier jour », une épreuve de culture générale avec un gros coefficient, je n'avais pas dormi de la nuit. Je ne dormais pratiquement plus depuis quelques jours, et j'ai fait la bêtise de prendre dans la nuit huit somnifères ou tranquillisants différents ! J'en avalais un à chaque heure ! Évidemment, je ne suis pas parvenue à dormir... Mais ils ont fait effet après. Pendant l'épreuve, qui durait six heures, je prenais du sucre pour garder les paupières ouvertes. J'ai rédigé dans un état second. En sortant de cet écrit je me suis dit que tout était perdu. D'habitude, je me débrouillais bien dans ce genre d'épreuve. Là, je pensais avoir 4. J'ai pleuré et puis j'ai dormi. Perdu pour perdu, j'ai bien dormi les jours suivants, et j'ai mieux réussi la fin des épreuves. Mais en me disant que c'était cuit, que j'avais tout raté !

  Le jury et le public riaient.
  Après l'écrit, je me souviens d'avoir écrit à Philippe, mon futur mari, qui était en coopération en Égypte, pour lui dire que je ne voulais même pas préparer l'oral. Il m'a envoyé des lettres pour m'encourager et me persuader de le faire. Comme je l'aimais, ses désirs étaient des ordres... Je me suis remise à préparer l'oral. En fin de compte, j'avais effectivement raté la première épreuve, mais moins que je ne le croyais. J'ai eu 10,5 ; une mauvaise note par rapport à ce que j'obtenais d'habitude, mais une note qui préservait mes chances, et le reste s'est bien passé.

  Malgré cette contre-performance, Françoise Chandernagor parvient facilement à être admissible et obtiendra lors des oraux la meilleure note de sa promotion, ce qui lui vaudra d'entrer deuxième à l'ENA.
  Durant les oraux en général, et le Grand Oral en particulier, j'ai eu tout le temps l'impression que ça se passait bien. J'étais gaie, alerte. Le jury et le public dans la salle riaient. C'est un bon point pour le moral du candidat ! Bien sûr, si l'on fait rire à ses dépens, c'est embêtant. Mais là, je maîtrisais à peu près la tactique, j'aime bien sentir le public réagir.

  Une tisane et des Simenon.
  Les oraux ne m'impressionnent pas. Je suis beaucoup plus intimidée par l'écrit, pour lequel je souffre d'une grande émotivité. En effet à l'oral, on sent tout de suite si ça marche ou si ça ne marche pas. On peut corriger le tir. Tandis qu'à l'écrit on peut se planter du tout au tout. C'est pourquoi, après cette insomnie du « premier jour », je me suis obligée à beaucoup de discipline pendant mes études à l'ENA et pour le concours de sortie. Je me suis dit : – Fini les somnifères. Même en ne dormant pas, je dois pouvoir réussir.
  J'ai passé mon concours de sortie en ne dormant jamais plus de deux heures avant les écrits. Je m'étais organisée : un bain chaud pour me détendre, une tisane, un thermos de lait au miel pour la nuit, et de bons Simenon – Maigret est un personnage si rassurant... On part pour la nuit en se disant qu'on ne dormira pas. Il faut passer les heures de veille calmement pour ne pas dépenser ce qui vous reste d'énergie. Je finissais en général par m'assoupir au petit matin et par dormir deux heures. Mais j'avais au moins passé une nuit calme. Je peux donner ce conseil aux élèves qui s'angoissent. Évitez les somnifères et ne vous dites pas : – je dois absolument dormir, sinon je vais tout rater. Après tout, à condition d'être prêt, on peut supporter ce handicap supplémentaire.

  Mini ou maxi ?
  Pour l'oral, mon plus grave dilemme concernait mon habillement. J'étais une femme, et à cette époque il y avait très peu de femmes dans les grands concours. La mode, pour les jeunes filles, était alors à la minijupe et aux robes très courtes, ce que je portais habituellement. Je me souviens d'avoir consulté mon père : – Je ne vais quand même pas me fabriquer une tenue spéciale, mettre une robe jusqu'aux genoux alors que je ne porte que des minijupes !
– Qu'en penses-tu ?
Et lui, dubitatif :
– A la rigueur...
  J'ai quand même hésité sur le choix de la robe. Il y en avait une que j'aimais beaucoup, mais elle était rouge. Là, mon père a réagi : – Non ! Mini et rouge, c'est trop !
  Finalement j'ai opté pour une mini jaune et blanche. J'ai peut-être choqué quand même... J'avais l'air de ce que j'étais, une fille de vingt ans. Je ne me suis pas déguisée pour la circonstance. Je n'étais ni en gris ni en bleu marine, et je ne ressemblais sûrement pas à un monsieur ! Ma robe était d'un jaune très vif, un jaune bouton d'or. Je revois bien cette robe avec des manches jaunes unies et des raies transversales. Genre Courrèges. Ce qui prouve que dans toutes les circonstances, ce dont les femmes se souviennent le mieux, c'est de leurs robes. Mais en vérité, pour le concours de sortie je ne me souviens plus de ma tenue ! Je ne me posais sûrement plus de questions à ce moment-là car j'avais déjà fait plusieurs stages administratifs et fini par adopter le style « petit tailleur ». Mais quand vous êtes encore étudiante, et que vous n'avez jamais eu à contrôler votre « look », vous vous interrogez : « Comment un jury de hauts fonctionnaires va-t-il ressentir ma façon de m'habiller ? »
  Finalement, à l'ENA, je n'ai eu aucune remarque sur mon habillement. J'en ai eu plus tard, au Conseil d'État.

  Un texte idiot.
  Le texte que j'ai eu à commenter au Grand Oral du concours d'entrée était celui d'un demi-sociologue à la mode dans ces années-là. Je ne citerai pas son nom car je trouvais ce texte idiot. Il portait sur la culture. Je ne me souviens pas de la thèse qu'il soutenait, sinon que je l'ai trouvée sans intérêt. Bien entendu, j'étais assez rompue à l'exercice, assez préparée par Sciences Po, pour savoir qu'on ne dit pas à un jury que le texte qu'il propose est idiot... En effet, les textes sont choisis par les membres du jury. Il ne s'agit pas de s'aliéner celui qui a choisi le texte : s'il l'a fait, c'est qu'il trouve dans ce texte quelque chose d'intelligent. Il faut donc soi-même faire l'effort d'y trouver un intérêt. J'ai critiqué la thèse de l'auteur, mais après avoir, comme il se doit, montré tout l'intérêt qu'elle présentait...

  Littérature américaine et peinture socialiste.
  Du jury, j'ai surtout gardé le souvenir du président. Il s'appelait Roland de Margerie, un grand diplomate, membre du Conseil d'État. Il m'a posé une question dont je me souviens, car elle était intéressante, ce qui n'était pas le cas de toutes ! Elle avait trait à la littérature américaine du XIXe siècle. J'ai eu plaisir à parler de ce sujet-là : la littérature m'intéressait déjà plus à l'époque que le droit international ou les finances publiques... Nous sommes partis du texte sur la culture, mais je ne me souviens plus comment nous nous sommes retrouvés à parler des écrivains américains. Nous avons évoqué Edgar Poe, Nathaniel Hawthorne, Herman Melville, Henry James... J'ai un bon souvenir de cette conversation : nous musardions... On m'a interrogé aussi sur la peinture réaliste à l'époque de Staline : des peintres style Gerasimov. J'ai également eu une question sur l'architecture de la première moitié du XXe siècle, Mies Van der Rohe, etc.

  Technique et politique.
  La question relativement la plus délicate à laquelle j'ai eu à répondre est une question assez classique, en fait, pour un haut fonctionnaire :
– Quelle est la part du technique et du politique dans une décision ?
Un débat typique de la fin des années soixante. La critique de la technocratie commençait à se développer. J'ai soutenu que les décisions sont toujours politiques, que la technique est faite pour éclairer ou appliquer. Mais il faut y aller prudemment dans ces cas-là parce que vous avez devant vous, précisément, des technocrates. De plus j'ai vu, en dialoguant avec le membre du jury, que sa question était orientée politiquement. Il fallait rester en équilibre sur le fil du rasoir. Mais, enfin, ce n'était pas diabolique...

  Le cuisinier de Talleyrand.
  J'ai eu une seule série de questions dont on peut penser qu'elle était induite par le fait que j'étais une femme.
– Mademoiselle, pensez-vous que l'enseignement ménager soit bien organisé en France ? Quels plats savez-vous cuisiner ? J'ai trouvé ces questions barbantes. J'ai vite dévié sur l'histoire de la gastronomie. C'était plus amusant. J'ai évoqué Curnonsky, puis je leur ai parlé de Cambacérés qui est connu comme co-rédacteur du Code civil mais qui était aussi un grand gastronome. Nous avons également parlé de Carême, le cuisinier de Talleyrand, et de Brillat-Savarin. En fait, la discussion s'est très vite éloignée de l'enseignement ménager en France...

  Connaissez-vous Julie de Lespinasse ?
  Je m'étais entraînée, avant l'oral, à tenter d'infléchir les débats avec le jury. Cette technique consiste à glisser un nom, ou un exemple, dans une réponse. C'est un hameçon pour le jury. Souvent il croit qu'il va vous piéger et quelquefois, en effet, il piège le candidat qui a fait le malin. Supposons qu'un étudiant, en évoquant les salons du XVIIIe siècle, cite Madame du Deffand et passe à autre chose. Le jury va reprendre :
– Madame du Deffand ? Vous connaissez sa vie ? Comment la situez-vous par rapport à Julie de Lespinasse ? Si le candidat a cité un nom au hasard il peut être pris en défaut. Il ne faut pas citer un nom ou un exemple si l'on n'est pas sûr de ses arrières. Mais il est au contraire très habile de glisser un nom pour que le jury réagisse, car alors l'étudiant sort l'anecdote, la date, ou le chiffre, qui font mouche. C'est comme un smash au tennis : on rabat méchamment la balle !... De toute manière je pense que, consciemment ou inconsciemment, le jury se rend compte de vos centres d'intérêt. Il vous amène à creuser les sujets en fonction de votre propre culture, qui ne peut pas être universelle.

  Je vais larguer Le Monde et le siècle !
  Pour finir j'ai eu une question plus personnelle. Un membre du jury m'a demandé : – Qu'allez-vous faire ce soir ? Et demain ?
  Il ne me posait pas cette question pour m'inviter à dîner ou à danser... mais parce que c'était mon dernier oral : j'avais déjà passé tous les oraux techniques. J'ai laissé échapper un cri du cœur :
– Je vais cesser d'éplucher la presse, de suivre l'actualité ! Je vais larguer Le Monde et le siècle !
  Pour cet oral, en effet, on était obligé de lire avec soin tous les journaux, et particulièrement Le Monde. Une question pouvait tomber sur n'importe quel sujet supposé brûlant : la déclaration d'un ministre ou le dernier chiffre des comptes de la Nation... Les membres du jury s'inspirent souvent de ce qu'ils lisent dans les-journaux de la veille. Il faut découper, annoter les journaux et les revues dans les jours qui précédent l'oral. On est submer¬gé par le papier...
– Ouf, leur ai-je confié, je ne serais plus obligée de faire ce travail-là pendant un mois ou deux. Ça les a fait rire. J'avais répondu spontanément, de façon décontractée. Le jury ne l'a pas mal pris.

  Quelle différence entre un amant et un mari ?
  Il y a un phénomène très drôle. Plusieurs fois des gens m'ont rapporté des questions qui m'avaient été posées à l'ENA et les réponses que j'avais données. Bien sûr, tout ce qu'ils me racontaient était faux mais amusant. Ça a commencé dans les dîners, trois ou quatre ans après mon admission. Comme à cette époque, les femmes n'étaient pas nombreuses dans ces concours, il y avait une rumeur curieuse : on imaginait que les jurys posaient aux candidates des questions sur l'amour pour les déstabiliser ; des questions qu'en fait aucun jury n'aurait osé poser ! On nous prêtait d'ailleurs beaucoup d'esprit, des réponses de dames du XVIIIe siècle. Je me souviens plus particulièrement de deux « fausses » questions dont on m'a assuré qu'elles m'avaient été posées. La première avait trait au mariage :
– Mademoiselle, épouseriez-vous un noir ? Et j'aurais répondu
– Oui, pour un mariage blanc.
Vous voyez le genre ! De même on m'aurait demandé :
– Quelle différence faites-vous entre un amant et un mari ? Et on me prêtait cette réplique – C'est le jour et la nuit.
Assez drôle ça, mais je ne crois pas qu'on pourrait aller jusque-là dans ce genre d'examen. Je n'ai d'ailleurs pas le privilège de ces anecdotes. La rumeur assurait aussi qu'on avait posé à la femme de Lionel Stoleru (qui était passée un ou deux ans avant moi), la question suivante :
– Mademoiselle, qu'est-ce que l'amour ? Et elle aurait répondu :
– C'est un fleuve de Sibérie.
  Je suis persuadée que cette anecdote a été inventée. Effectivement, c'est le propre du Grand Oral de l'ENA que de faire naître des légendes ou des rumeurs sur des échanges qui en vérité n'ont pas eu lieu.

  Surdoué.
  Certains candidats, bien qu'ayant une intelligence exceptionnelle, suscitent cependant le scepticisme du jury. Ainsi, une année, un candidat a tellement impressionné le jury par son Grand Oral que celui-ci a demandé qu'on le soumette à un examen psychiatrique ! Le jury était, en effet, partagé entre l'idée d'admettre ce jeune homme avec une note exceptionnelle et l'idée de le recaler : le candidat avait été jugé brillant mais bizarre, étincelant mais inquiétant...

  Prendre de la hauteur.
  Un des seuls conseils que m'ait donné mon père, hormis la tenue vestimentaire, avait trait aux révisions des derniers jours. Il m'a raconté une aventure arrivée à l'un de ses camarades d'une promotion précédente. A cette époque, les étudiants avaient un mois de congé pour préparer le concours de sortie. Ce garçon était parti à la montagne et il avait fait suivre une malle de livres et de polycopiés pour réviser. La malle s'est perdue, et n'est jamais arrivée. Plutôt que de paniquer, il a mis à profit ce mois pour faire de l'alpinisme. Il est arrivé au concours « les mains dans les poches » et il est sorti major... Mon père en concluait que la forme physique et mentale compte autant que la préparation. – Il ne faut pas trop travailler dans les derniers jours, pas se bourrer la tête. Il faut prendre ses distances.
  L'anecdote est peut-être fausse, mais la leçon n'est pas mauvaise.

  Divergence dans le jury.
  Dix ou quinze ans après mon Grand Oral, j'ai rencontré dans un cocktail un ancien membre de mon jury Il était dans un Grand Corps de l'État. Il m'a appris qu'il y avait eu une vive discussion au sujet de ma note. Parmi la dizaine de membres du jury, ils étaient neuf, je crois, dont lui, à avoir apprécié ce que je disais, mais le dixième, un universitaire, avait détesté. Il y avait conflit entre ces neuf personnes qui voulaient me mettre 18 et l'universitaire qui voulait me mettre 0. Carrément ! Il me reprochait d'avoir biaisé sur certaines questions, d'avoir esquivé. Or c'est une bonne technique, je le maintiens. Rien n'est pire que de s'enferrer ! Tous les autres membres du jury lui ont dit qu'ils aimeraient beaucoup m'avoir comme collaboratrice : dans les cas difficiles, disaient-ils, elle saura trouver la parade, et c'est important. Mais cet universitaire ne l'admettait pas. Heureusement les autres ont réussi à le convaincre !

  L'art d'esquiver.
  Il est vrai que j'avais esquivé, ou fait rire le public, en répondant parfois par une boutade et en passant à autre chose. Peut-être ce professeur n'avait-il pas l'habitude de ce genre d'épreuve ? Le Grand Oral de l'ENA n'a rien d'un oral universitaire ! Il ne s'agit pas de traiter à fond toutes les questions ! Si une question ne vous inspire pas ou si vous ne savez rien dessus, il faut savoir esquiver, ou renvoyer la balle pour passer à autre chose. D'un homme d'action ou d'administration, on attend, dans certaines circonstances, une négociation par exemple, qu'il sache biaiser, gagner du temps, mener l'adversaire à son gré. Un professeur doit traiter complètement et exclusivement son sujet.
Toujours est-il qu'avec 17 Françoise Chandernagor obtint la meilleure note attribuée, cette année-là, au Grand Oral.

  Le Grand Oral est-il dépassé ?
  Au fond la question que l'on peut se poser aujourd'hui si l'on veut critiquer la technique du grand oral, la voici :
– Cette épreuve sert-elle à quelque chose ou bien n'est-elle qu'une mauvaise copie des conversations de salon du XVIIIe siècle ?

            Eh bien, oui. Je pense qu'aujourd'hui encore, le grand oral garde un intérêt certain. Tôt ou tard les élèves des grandes écoles auront à parler à la télévision ou à la radio. La première fois que j'ai participé à une émission de télévision, je n'ai pas été intimidée. Car aucune émission ne peut être pire que le Grand Oral ! C'est un bon entraînement. L’idée d'embarrasser le candidat par des questions imprévisibles, de passer du coq à l'âne, n'est pas si sotte qu'il y parait : c'est ce genre de situation qu'il aura ensuite à subir dans nombre d'interviews et émissions télévisées... Non, le Grand Oral n'est pas obsolète, car sans que le jury en soit nécessairement conscient, il prépare les élèves aux moyens de communication modernes.

Promotion Jean Jaurès, 1969.

Le Grand Oral de l'ENA, Guy Jacquemelle, Les Éditions du Mécène, 2005, pages 18-29

     
 
 
 
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Élève de Pierre Nora
Extrait de Pierre Nora. Homo historicus, François Dosse

  L'enseignement de Pierre Nora suscite chez certains des vocations et l'enthousiasme. C'est le cas par exemple de Françoise Chandernagor qui se trouve en 1965 dans son petit groupe de préparation à l'épreuve de culture générale pour entrer à l'ENA. Elle est une si excellente étudiante que Pierre Nora, après lui avoir rendu ses copies corrigées avec la belle note de 18/20, lui a demandé de les garder pour s'en servir comme modèles pour les générations à venir. Entre autres sujets, elle avait eu à commenter cette phrase de Tocqueville : « Les démocraties ne sachant jamais ce qu'elles ont de fort et ce qu'elles ont de faible, ne résolvent jamais les questions du dehors que pour les questions du dedans. » Ayant suivi un an ses cours et intégrant l'ENA, Françoise Chandernagor est à ce point passionnée qu'elle sollicite de Pierre Nora la faveur de pouvoir assister en auditrice libre à ses cours, ce qu'elle fera pendant deux années après son année de stage de l'ENA : « Il m'a ouvert des fenêtres partout et a eu une énorme influence. » Françoise Chandernagor avait suivi la voie paternelle de la formation des grands commis de l'État, mais elle ressentait vivement un manque, ayant surtout envie d'écrire et se passionnant pour l'histoire. Elle se trouve comblée au contact de Pierre Nora qui lui parle pour la première fois de Marc Bloch, de Philippe Ariès, de Michel Vovelle, de l'histoire des mentalités... Elle appréciait aussi en lui sa constante ouverture et un esprit iconoclaste, ainsi qu'un souci de formation à la liberté de l'esprit comme lorsque Pierre Nora prit le quotidien Le Monde pour objet d'étude, expliquant à ses étudiants comment le lire, comment le décrypter : « On lisait tous Le Monde, mais il nous a donné des clés ; nous informant sur l'appartenance politique, les engagements religieux de tel ou tel journaliste. Du coup, on a regardé ce journal autrement. »

Pierre Nora. Homo historicus, François Dosse, éditions Perrin, 2011
pp. 125-126

     
 
 
 
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L'Histoire sous le coup de la loi
Extrait de Liberté pour l'Histoire. Pierre Nora et Françoise Chandernagor

  Le « récit national », ce vaste roman familial qui, depuis cent cinquante ans, sous-tendait en France l'enseignement de l'histoire, a volé en éclats : soumis aux pressions contraires, mais simultanées, de la mondialisation et du communautarisme, sommé de justifier en même temps des solidarités plus vastes et des appartenances plus étroites, il s'est brisé.
  Tous ne le pleureront pas. Du temps où il était conjointement diffusé par l'école, la statuaire publique et les commémorations, ce récit constitutif de l'identité nationale, qui s'articulait autour des héros agréés par la République et des pages les plus glorieuses d'un passé franco-gaulois, était sans doute trop « globalement positif ». Il occultait, en tout ou partie, des périodes sombres, gommait les différences, minimisait les divisions, oubliait enfin les personnages dont les mérites ou le combat n'entraient pas dans la ligne générale : la vulgate ignorait aussi bien Toussaint Louverture qu'Henri de La Rochejaquelein, Olympe de Gouges que saint Bernard de Clairvaux, Jean Cavalier que Jean Chouan, Louise Michel qu'Esclarmonde de Foix.
  Néanmoins, aussi réducteur et optimiste qu'il puisse nous paraître aujourd'hui, ce récit « officiel » n'avait jamais été imposé aux universitaires, aux chercheurs, aux journalistes, aux écrivains, ni à leurs lecteurs adultes : il était permis à chacun de le compléter ou de le contester. Et l'on ne s'en privait pas : l'histoire de la Révolution, par exemple, était déjà un champ de bataille entre historiens. Mais que le pouvoir politique pût imposer sa version de l'histoire par la loi – c'est-à-dire par la coercition –, personne, à cette époque, n'y aurait songé. En France, comme dans les autres démocraties, aucun historien « dissident » ne risquait la prison. Ce genre de méthode restait l'apanage des régimes totalitaires – fascisme ou communisme. En se désagrégeant, le récit national a laissé peu à peu la place à des histoires catégorielles, d'autant plus chargées d'émotion qu'elles avaient été refoulées, et l'individualisme triomphant dans les mœurs a semblé, un temps, légitimer le subjectivisme historique non seulement l'Histoire n'était plus l'histoire d'une collectivité, mais on ne reconnaissait désormais à aucune autorité savante le pouvoir d'établir et de dire le vrai.
  Tout vide finit par être comblé : face à cette vacance, des hommes politiques, appuyés parfois sur des « clientèles » électorales, sont passés à l'offensive ; aujourd'hui, dans les écoles et les cérémonies publiques, une autre histoire commence, par bribes, à nous être contée. Que cette histoire mette l'accent sur la repentance plus que sur l'illustration, et sur la diversité plus que sur l'unité, appelle d'autres réflexions que celle d'un juriste. Le juriste, en revanche, ne peut qu'être frappé, troublé même, par les modalités inédites du processus engagé : le nouveau « récit » passe par la loi. Il n'est pas seulement suggéré, enseigné, célébré ; il est imposé à tous les citoyens sans exception sous peine de sanctions.
Se substituant tant aux historiens qu'aux responsables de l'enseignement, le Parlement s'est mis, en effet, à fixer et dicter sa vision de l'« histoire de France », et même, pourquoi lésiner, de l'histoire du monde. Il ne se contente plus de commémorer ou d'indemniser – ce qui serait son rôle ; il donne force contraignante à ses propres analyses du passé, qualifie seul les faits et interdit la discussion de ses choix : si l'on n'y prend garde, des lois dangereuses pourront bientôt, à tout moment, conduire devant les juges des historiens effarés.
  
[...]

  Quand les élites – députés, ministres, journalistes, responsables associatifs – sont plongées dans une pareille confusion mentale, comment peut réagir l'opinion publique ? Elle semble « perdue », et tentée par une dérive obscurantiste. La confusion des termes engendre une compétition victimaire. L'imprescriptibilité du péché met en branle la mécanique du sacrilège. Imprescriptibilité : encore une notion juridique incomprise aujourd'hui par les victimes, par l'opinion et – ce qui est moins excusable – par les médias. Tous regardent l'imprescriptibilité comme un composant ordinaire de l'éternité : l'imprescriptibilité reconduirait, croit-on, jusqu'à la fin des temps la responsabilité juridique de la faute et le droit à une réparation, financière ou autre. Éternité du péché ! Condamnation des fils d'Adam ! Il faut donc rappeler le sens et l'historique de l'inscription de l'article 213.5 dans notre Code pénal.
  Sous l'Ancien Régime, certains crimes, dits « imprescriptibles », ne s'éteignaient qu'avec la vie de leurs auteurs c'était le « sacrilège » et la « lèse-majesté ». La Révolution, plus moderniste, a décidé que tous les crimes se prescriraient par vingt ans. Vingt ans à partir de la découverte de l'acte criminel.
  Il se peut qu'aujourd'hui, en raison de l'allongement de la durée moyenne de la vie, cette durée s'avère insuffisante, même en droit commun. En tout cas, c'est en 1964, à la suite du rapprochement franco-allemand de 1963 et par crainte que les derniers criminels nazis n'échappent à toute sanction, que la France a décidé de proroger la durée des poursuites visant le crime contre l'humanité, durée initialement fixée à vingt ans comme dans tous les domaines. Au lieu de porter cette durée à quarante ou cinquante ans, elle a déclaré le crime imprescriptible.   Ce qui, dans les faits, revenait au même puisque, en droit pénal, « imprescriptible » signifie simplement que le crime peut être puni aussi longtemps que vit le criminel : pas moins, mais, bien sûr, pas plus. Ce n'est pas ainsi, toutefois, que le terme a été compris du public. À la suite, sans doute, d'une confusion avec la notion philosophico-politique de « droit imprescriptible » telle qu'elle apparaît dans la Déclaration des droits de l'homme, la notion pénale d'imprescriptibilité s'est trouvée, aux yeux du citoyen, détournée de son sens légal : aujourd'hui, le mot « imprescriptible » appliqué au crime est perçu comme synonyme d'« inoubliable », d'« irréparable », ce qui finit, nécessairement, par signifier « héréditaire ». Le châtiment du crime doit être poursuivi, croit-on, même après la mort du criminel : en somme, on hérite le crime, et on se le repasse de génération en génération, sans même qu'il soit question de s'arrêter à la troisième, comme dans les malédictions bibliques.
  De cette notion de crime héréditaire, on en vient insensiblement à celle, si contraire à la pensée « éclairée », de responsabilité collective. Puisqu'on ne peut pas faire de procès aux squelettes, et qu'il serait difficile, après des siècles, de retrouver les descendants des coupables, la responsabilité du crime passe aux descendants « supposés » pris collectivement – c'est-à-dire à une nation entière, une nation d'aujourd'hui. Rappelons à titre de comparaison qu'à Nuremberg, bien que jugeant des crimes inouïs, on n'avait pas prétendu condamner « l'Allemagne éternelle », mais vingt-deux chefs nazis.
  Il est clair, en tout cas, que nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l'ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l'aura du sacré. Du coup, l'écriture de l'histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l'appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique.
  Les « bien-pensants » ne vont-ils pas, aujourd'hui, jusqu'à demander que le droit confonde dans une même condamnation la parole et l'action et assimile les opinions aux actes ? Pour preuve de ce retour à la pensée magique, une tribune publiée dans Le Monde, le 10 octobre 2006, à propos de la deuxième loi sur l'Arménie et signé par dix avocats. Manifestement favorables à cette loi, ils écrivent que contester « la réalité d'un génocide n'équivaut pas simplement à mal interpréter un crime politique. C'est y participer. » Ils demandent aussi que toute contestation du caractère génocidaire d'un fait soit sortie « du domaine spécial du droit de la presse [...] ou de l'expression des idées », et placée « dans le droit commun pénal, dans celui d'actes matériels destinés à entraver l'action de la justice », qu'enfin toute contestation de ce type soit « reconnue comme une infraction connexe au génocide ».
  Rappelons que, depuis quelques siècles, le législateur – et même le confesseur – distinguait l'intention de l'action, et l'agression verbale de l'agression tout court. Si nous suivions ces juristes zélés, nous reviendrions, tout doucettement, aux temps de barbarie où la pensée et l'acte étaient confondus, le mot offensant jugé aussi criminel que le coup de poignard.
  La France est le seul pays démocratique à avoir imposé aux citoyens un tel corpus de lois « historiennes ». Et, par la voix de certains élus, elle se vante de vouloir continuer. Le 12 octobre 2006, un député a déclaré à la tribune : « On ne laisse pas la médecine aux médecins, pourquoi laisserait-on l'histoire aux historiens ? » Vice du raisonnement, bien sûr : on ne laisse pas la médecine aux médecins en ce sens que les pouvoirs publics définissent, et c'est heureux, les conditions d'exercice de la médecine. Mais nous n'avons encore jamais vu le Parlement substituer son diagnostic et ses prescriptions à ceux des médecins : on ne fait pas la queue devant le Palais-Bourbon pour se faire guérir des écrouelles ! Or, sur le passé, que font actuellement les parlementaires ? Ils substituent leur diagnostic à celui des historiens. Ce faisant, ils placent les chercheurs sous la tutelle des juges. Car qui peut dire avec certitude – surtout quand il s'agit d'époques ou de pays de plus en plus éloignés – où commencent et où finissent la contestation, la banalisation qu'interdisent nos nouvelles lois ?
  Rien de plus fragile que la liberté d'expression, rien de plus constamment menacé. Il y a un siècle, d'autres députés bien intentionnés avaient voulu instaurer un délit « d'outrage à la République ». Clemenceau, républicain indiscutable, prit alors la parole et dit : « Mes chers collègues, je viens vous demander qu'on puisse impunément outrager la République. Avec les meilleures intentions du monde, vous allez directement contre le principe de la liberté. Car je défie quelque juriste que ce soit de venir à cette tribune vous dire à quel signe le magistrat pourra reconnaître que la discussion cesse et que l'outrage commence [...]. Et si personne ne peut répondre, je dis que vous faites une loi d'arbitraire et non de liberté. »
  Toute discussion, lors même qu'elle ne serait, dans la forme, ni injurieuse, ni haineuse, peut en effet être perçue comme outrageante. Outrageante pour ceux dont elle blesse la sensibilité sur des sujets douloureux, ceux dont elle heurte les convictions, politiques ou religieuses. Outrageante aussi quand elle s'appuie sur des arguments fallacieux, des faits erronés. Mais souvenons-nous que les sociétés où règne une sympathique unanimité, où il n'y a pas de débat, pas de conflit, sont des sociétés où il n'y a pas, non plus, de liberté.

Liberté pour l'Histoire, Pierre Nora - Françoise Chandernagor, CNRS éditions, 2008
pp. 27-29, 55-60