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Généalogie d'une sang-mêlé

  > « Mon ancêtre esclave »
  > « Le premier Chandernagor, esclave indien affranchi »
  > « Charles-François Chandernagor »
  > « L’affaire de l’esclave Furcy »

 
 

   
   
     

« Mon ancêtre esclave », par Françoise Chandernagor

  L'Histoire, octobre 2003

  Françoise Chandernagor a publié dans L'Histoire d'octobre 2003 un article retraçant le parcours du premier de ses aïeux, esclave affranchi, à avoir porté le nom de Chandernagor.

  Ma famille s'est transmis des objets, notamment un livre de cuisine, appartenant au premier Chandernagor, prénommé Charles-François, qui vécut dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Quand, intrigué par cet ancêtre au nom exotique, mon père, alors étudiant, a entrepris des recherches sur lui, sa grand-mère s'y est opposée, en lui disant : « Mon petit, c'était tous des méti [des métis] ! »
  La légende familiale disait que ce Charles-François était arrivé en France avec sa marraine, qui aurait été en fait sa mère. Ça ne tenait absolument pas la route, car une femme blanche, à cette époque, n'aurait pas eu un enfant avec un homme de couleur. C'était dans le sens inverse que cela fonctionnait !
  Mon père a alors bénéficié des recherches d'un historien local du Poitou, qui, dans les années 1920, avait parlé avec des vieilles gens ayant connu le fils de Charles-François, un vétéran de la Grande Armée, qu'ils décrivaient comme très basané. Cet historien a mis la main sur l'acte de mariage du premier Chandernagor. Celui-ci n'avait alors qu'un prénom mais plusieurs surnoms : « Bengale », « Les Indes », « Chandernagor ». Lors de son mariage, il avait choisi ce dernier, qui fait référence à un comptoir français des Indes.
  Mon père a ensuite exhumé dans le Poitou l'acte de décès de Charles-François, stipulant qu'il était né à l'Île Bourbon, c'est-à-dire à l'Île de la Réunion, vers 1742. Plus tard, en faisant des recherches à la Réunion, il n'a trouvé qu'un seul Charles-François, baptisé en septembre 1742, à l'âge de six mois, à Saint-Pierre. Sa mère figure dans l'acte de baptême sous le nom de « Marie, négresse ». Ce qui peut vouloir dire aussi bien Africaine qu'Indienne.
  Le maître de Marie était un notaire, Philippe Chassain, qui, avant de s'installer à la Réunion, où il possédait une « habitation » (une plantation), avait été soldat aux Indes puis employé de la Compagnie des Indes. Il n'est pas exclu qu'il en ait ramené des esclaves, dont Marie.
  Ce Philippe Chassain était-il le père de Charles-François ? Ce qui est sûr, c'est que la marraine de l'enfant s'appelait Antoinette, fille du commandeur Dejean, personnage très connu à la Réunion où il a fondé Saint-Pierre et Saint-Louis, et qu'elle avait épousé Charles-François de Verdière, lui-même fils d'un autre Charles-François.
  Quand cette Antoinette de Verdière, devenue veuve, s'est remariée, elle a décidé d'envoyer les deux filles de son premier lit dans leur famille à Lille. Elle a aussi mis sur le bateau, après les avoir (peut-être) rachetés à Chassain, Marie « la négresse » et son fils Charles-François, âgé de dix ans. C'était en 1752. Mon père a retrouvé, à Lorient, leur acte d'embarquement sur le Duc de Chartres.
  Les colons savaient très bien ce qu'ils faisaient en expédiant ainsi des esclaves en France : le Code noir n'était applicable que dans les colonies ; dès qu'il touchait le sol français, un esclave était affranchi, et ce, bien avant la Révolution. Charles-François, comme le père d'Alexandre Dumas, a bénéficié de cette disposition.
  Il est possible que Charles-François ait été le fils du premier mari d'Antoinette de Verdière. En tout cas, cette jeune femme a été sensible au sort de cet enfant mulâtre.
  Plus tard, on retrouve Charles-François cuisinier dans une famille noble du Poitou, au château de la Bonnardelière. L'heure de gloire de cet ancien esclave a dû être le jour où il a fait la cuisine pour le comte d'Artois, le futur Charles X.
  Ses descendants, ouvriers, ont vécu dans une relative pauvreté. Cela dit, Charles-François, l'esclave affranchi dont les ancêtres indiens étaient plus certainement des parias que des princes, avait appris à lire et à écrire, comme le prouvent ses livres de cuisine et une note que nous avons de sa main. Ce qui n'était pas le cas de mes ascendants du côté maternel, des maçons de la Creuse, migrants saisonniers dont la vie à Paris était aussi un véritable esclavage et dont, à l'aube du XXe siècle, aucun n'était encore capable de signer son nom…

(Propos recueilli par François Dufay.)
Article paru dans L'Histoire n° 280, octobre 2003

  Un personnage nommé Charles-François apparaît également dans La Chambre. Il est une évocation de l'« ancêtre esclave », même si la romancière lui prête un parcours imaginaire sous la Révolution.

  « Un homme à la peau sombre mais au sourire éclatant (parce qu'il fait beau et qu'il a de belles dents) se présente au portail de la "Maison d'Artois" : ainsi nomme-t-on depuis trois ans l'ancien palais du Grand-Prieur qui fut autrefois la propriété du Comte d'Artois, frère du défunt Tyran, et dont la cour demeure, depuis la rue, le seul accès possible au donjon, son esplanade, son enceinte et ses cuisines ; c'est aux cuisines, justement, que ce petit "nègre" prétend accéder. Malheureusement, toutes les recommandations qu'il présente sont adressées au citoyen Laurent : "Et le citoyen Laurent, mon gars, il a quitté la maison depuis trois jours. — O l'est bin dommage ! Me reste plus qu'à en voir un autre, pas vrai ?" Il est drôle, ce nègre-là avec sa veste en carmagnole et son pantalon rouge ! Les gardes nationaux décroisent leurs fusils pour pouvoir rigoler à l'aise : un nègre qui parle avec l'accent poitevin ! Et, en plus, il ne doute de rien, l'olibrius ! Voir comme ça, d'entrée de jeu, le gardien-chef, et sans permission, sans tampons ! Mais comme il a l'air plutôt bon gars, les soldats de la Nation lui font un brin de conversation : "Je te connais, toi ! T'es le charbonnier !" ou "Depuis que le citoyen Laurent a réduit le train de la maison, faut que tu saches qu'ici on prend plus de chocolat !".
  Ces bêtises, Charles-François y est habitué. Du reste, il est persuadé de n'être pas aussi foncé que les autres le croient : à son avis, il est métis. Dans quelle proportion, c'est difficile à dire vu qu'il n'a jamais su de quel père il était né... Marie, sa mère, esclave aux Indes puis à l'île Bourbon, n'était pas blanche, c'est un fait. Négresse — c'est ce qu'on a mis sur le livre de bord ce jour où, il y a près de trente ans, la mère et son petit garçon ont embarqué à destination de Lorient pour servir leurs nouvelles maîtresses : deux petites demoiselles de la noblesse, filles de la grande dame qui avait accepté de porter le nourrisson "caramel" sur les fonts quand le curé l'avait baptisé. Finalement, ses deux jeunes maîtresses, le négrillon les a servies seul, parce que Marie, tombée malade au début du voyage, est morte a Sainte-Hélène. Il avait neuf ans et demi ; les fillettes, dix et douze. Le voyage était long (plus d'un an avec les escales), tellement long que les enfants avaient perdu la mémoire de leur point de départ avant d'avoir atteint le point d'arrivée. À la fin de la traversée, ne sachant plus rien de sa mère, et peu de choses de sa marraine, Charles-François (que les matelots avaient surnommé "Bengale" ou "Les Indes") confondait les deux femmes dans une même figure tutélaire, confuse et bienveillante. Plus tard, il se persuaderait qu'il était arrivé en France accompagné de sa marraine, et que cette marraine était sa vraie mère... Bien que tout fût faux dans ce "roman familial", tout aussi y était juste — Charles-François devait à sa marraine plus que la vie : la liberté. En touchant le sol de France, l'enfant serait affranchi sans formalités. C 'était la règle, et la marraine le savait.
  Noir, mais Noir de métropole désormais, "Noir libre" — libre comme l'air, sans famille, sans toit, sans racines —, "Bengale" s'était engagé comme marmiton dans un château du Nord ; puis, toujours cuisinant, il était descendu vers le sud, se fixant enfin dans le Poitou au service d'une noble famille. Il y avait connu, derrière ses chaudrons, son heure de gloire lorsque le comte d'Artois avait passé deux jours au château : à la cuisine le négrillon avait frayé avec ses serviteurs — pour un esclave venu du bout des mers, rencontrer le valet d'un prince c'était toucher aux étoiles ! Puis, tout s'était gâté : les troubles avaient éclaté, la "grande peur" avait balayé le château, et les propriétaires s'étaient hâtés d'émigrer.
  "Vouéci l'affaire, expliquait-il aux gardes du Palais avec cet accent chantant des Poitevins qu'il avait fini par adopter, depuis que je suis égaux et que j'ai plus de maîtres, ben, fi de garce ! j'ai plus de gages non plus !" Républicain mais domestique, Bengale regrettait de devoir avouer que — comme les dentellières, les ouvrières en gaze, les généalogistes, les doreurs, et les éventaillistes — depuis trois ans il crevait la faim et battait le pavé.
  En vain avait-il tenté de survivre en louant ses services aux bourgeois du pays pour les noces et fêtes carillonnées, "mais ces biaux messieurs, y z'auront jamais besoin de ce qui s'appelle un vrai cuisinier, pour fines goules et bounes compagnies !". Notaires, médecins, avocats, tous ceux-là qui pensent bien et qui gagnent gros vivent sur un petit pied. Alors, Bengale est remonté à Paris, où il avait acheté autrefois deux livres dont il ne se sépare jamais : Le maître d'hôtel cuisinier et Le confiturier royal. Par d'anciens domestiques du frère du ci-devant Tyran, ceux-là mêmes qu'il avait rencontrés dans le Poitou, il vient d'apprendre que le citoyen Laurent cherche quelqu'un pour la cuisine du palais : "Dis plutôt ´de la Tour´, citoyen — oui, là, tu vois ? ce grand donjon au-delà du mur — parce que, pour le palais, c'est nous, les Nationaux, qu'on y est de service et on n'a jamais été nourris... — La Tour donc ! Boun an, mal an, je m'accommode de tous les pays, tous les noms, toutes les façons... O serait seulement pour rempiacer à la journée l'aide-cuisinier, qu'est malade d'une échauffure. Faut vous dire que le citoyen Laurent, il a jamais eu peur que les nègres déteignissent dans la soupe : il était des ´Amis des Noirs´, ce boun houmme"... Et une fois encore Charles-François "s'acertainise" : il exhibe les précieuses recommandations des militants abolitionnistes auxquels son président de district, ému par sa détresse, l'a adressé. "Oh, dis donc, toi, le père Chocolat, fait un caporal agacé, on te répète qu'ami des Noirs ou pas, le citoyen Laurent a quitté son commandement. À l'heure qu'il est, il se pourrait même qu'il loge à la Force ou à Saint-Lazare, aux frais de la Nation ! " Charles-François, peu au fait de la géographie parisienne, ne comprend rien à l'allusion, mais son entêtement, son audace, lui tiennent lieu de génie : "Si o l'est plus Laurent, faut que je me rencontre avec son suivant... — Lasne ? — Lasne, oui ! Lasne, o l'est justement le nom que m'aviont dit les bounes têtes de nout' département ! ´Bengale, faut que t'alles voir le citoyen Lasne, qu'est d'nos amis aussi !´ "
  Son bagout ne trompe personne, mais il amuse. Il a parfaitement compris, Charles-François, le principe du monochrome, des familles "sous verre " : pour être sûres de faire bloc, elles doivent rire et haïr ensemble, trouver, en leur sein ou au-dehors, un bouc émissaire et un bouffon. Le petit nègre, qui n'est d'aucune famille, sera le bouffon de tous — une excellente situation. En bout de table, on a les restes... Comme le chien Coco, Bengale, qui n'a jamais connu que l'errance et l'abandon, est taillé pour la survie.
  Les gardes nationaux ont fini par l'accompagner à travers la loge du portier, la cour d'honneur, le vestibule du vieux palais, la deuxième cour, et le bâtiment des guichets. Jusque chez l'économe. Pas chez Lasne, non, quand même ! Liénard, qui cherche quelqu'un, en effet, pour remplacer le jeune Lermuzeaux à la cuisine, se chargera de vérifier les compétences de l'impétrant et sa moralité. »

La Chambre, Gallimard 2002, pages 211-214

     
 
 
L'Histoire n°280 octobre 2003
 
 

   
   
     

Le premier Chandernagor, esclave indien affranchi

  Dans les interviews que j’avais accordées en 2003 à la revue L’Histoire à propos de l’acte de baptême de mon aïeul esclave, Charles-François Chandernagor-Bengale, et de la date probable de sa venue en France (1751) avec les filles de celle que je croyais alors sa marraine, je me suis partiellement trompée. J’avais été abusée à la fois par le lieu de naissance indiqué par les fils de Charles-François lors de son décès (l’île Bourbon, c’est à dire la Réunion) et par l’âge approximatif (finalement erroné) qu’ils indiquaient. C’est sur la foi de ces deux renseignements que mon père avait procédé à des recherches dans les archives paroissiales de la Réunion et, n’ayant trouvé, pour les années  en cause, qu’un seul fils d’esclave baptisé Charles-François, il en avait déduit qu’il s’agissait de celui qu’on surnommerait par la suite, en France, Chandernagor et Bengale.
  Depuis lors, j’ai découvert en France le véritable acte de baptême de mon aïeul, qui constitue son affranchissement de facto. Âgé alors de dix à douze ans et se trouvant en métropole depuis au moins quinze mois, il y est présenté comme « un pauvre orphelin indien » sans mémoire ni famille, qui aurait été recueilli par la famille du maréchal de Bussy, lequel vivait en Inde depuis vingt-cinq ans.
  Charles-Joseph, marquis de Bussy-Castelnau, fut en effet le bras armé de la France en Inde où il travailla en étroite liaison avec Dupleix (au point même d’être, un temps, fiancé à la fille unique de celui-ci). Général de grand talent et diplomate remarquable, Bussy reprit le Deccan aux Anglais en s’alliant contre eux avec les Indiens. Parti de Pondichéry sur la côte est, il remonta presque jusqu’à Bombay sur la côte ouest et conquit, au passage, les trésors de Golconde. Mais, trahi par le nouveau gouverneur français de la Compagnie des Indes, Lally, il fut fait prisonnier par les Britanniques à Madras en 1760 ; parvenant à s’échapper à l’occasion d’une attaque de corsaires, il rentra en France et fut à l’origine du procès en haute trahison intenté à Lally, procès qui aboutit à l’exécution de ce dernier. En 1761, Bussy se retira dans son château de Castelnau, dans le Cher. C’est là, dans la petite église de Plou, que venait d’être baptisé, l’année précédente, le jeune Charles-François Chandernagor-Bengale, qui signe lui-même de son écriture enfantine et maladroite son acte de baptême (voir document). Le prénom de Charles lui fut à l’évidence attribué par référence à celui de son maître ; quant au nom de Chandernagor, qu’on choisit pour lui, il faut sans doute y voir une manifestation de « patriotisme » au moment où la ville, tenue par les Français, venait d’être prise par les Anglais.
  Charles-François, par une dérogation épiscopale, dont nous ignorons le motif, fut baptisé sans parrain. Sa marraine était la jeune Madeleine de Bussy, unique sœur et seule famille du maréchal de Bussy dont les deux frères avaient été tués pendant la Guerre de Sept ans. Si nous ne savons toujours pas qui avait amené le tout jeune esclave depuis les Indes ou la Réunion jusqu’à Paris et Castelnau, nous constatons qu’à partir de 1760 Charles-François vit entre le très beau château du marquis, près de Bourges, et Paris, où Bussy possède un hôtel, d’abord rue de Richelieu, puis rue des Francs-Bourgeois. Apparemment, il suit sa marraine dans tous ses déplacements, moitié filleul et moitié laquais exotique – un peu sans doute comme le Zamor de Madame du Barry, Zamor dont tant d’historiens mal informés nous affirment qu’il était africain, alors qu’il était, comme Charles-François, un esclave indien affranchi1. Dans les archives du château de Castelnau versées aux Archives départementales du Cher, on trouve plusieurs mentions relatives au jeune Bengale (puisqu’au château, en dépit de son baptême, on continuait à l’appeler par ce nom qui était sans doute son nom d’esclave d’origine). Ces registres nous indiquent aussi bien la date à laquelle il attrape la petite vérole que l’achat d’un costume ou d’un nouveau col.
  Grâce à sa marraine (dont il conserva un souvenir assez ému pour transmettre à toute notre famille la mémoire de cette « bonne fée » – sans toutefois jamais mentionner son nom), Charles-François sut lire et écrire. Il acquit à Paris, aux environs de 1775, des livres « utiles », que nous possédons encore : antiphonaire, missel, et livres de cuisine. On le retrouve, en effet, cuisinier-maître d’hôtel en 1780 dans une famille noble du Poitou, au château de la Bonnardelière. À cette époque, le maréchal de Bussy quitte, lui-aussi, Castelnau pour repartir combattre les Anglais à la demande de Louis XVI, lequel veut ouvrir aux Indes un « second front » à l’occasion de la guerre d’Amérique : Bussy, bien que sans illusions et sans moyens, obéit, et, avec l’aide du bailli de Suffren, il fait une fois de plus merveilles. À la surprise générale, il bat les Anglais, mais l’information ne parvient pas à Paris avant la signature du traité de paix franco-anglais qui, du coup, ne nous laisse que cinq comptoirs ; Bussy meurt désespéré à Pondichéry.
  De son côté, Charles-François, resté dans le Poitou put épouser, en 1780, la fille d’un garde-forestier du château de la Bonnardelière : bien que les mariages entre gens de couleur et blancs aient été théoriquement interdits en France depuis 1778, la mesure, à l’évidence, n’avait guère reçu d’application… Charles-François, qui ne se fait plus désormais appeler que Chandernagor, et sa femme eurent six enfants, dont trois seulement atteignirent l’âge adulte. Un seul fit souche : Antoine Chandernagor, qui, engagé dans les guerres napoléoniennes, fut blessé lors de la campagne de Russie et resta handicapé à vie. Comme il eut treize enfants (nous descendons de plusieurs d’entre eux du fait de mariages consanguins entre les Chandernagor au cours du XIXe siècle), la famille tomba vite dans l’indigence. Cependant, grâce aux Bussy, les Chandernagor avaient reçu en héritage à la fois la liberté et un minimum d’instruction : tous surent lire et écrire, et s’attachèrent à conserver les souvenirs familiaux, y compris le sabre d’Antoine et sa médaille de Sainte-Hélène. Les garçons cherchèrent leur pain où ils purent. La famille s’établit un temps dans la région d’Agen. Puis mon arrière grand-père, artisan coutelier, revint s’établir dans le Poitou, dans la même petite ville où s’était marié autrefois son aïeul Charles-François. Mon père, lui, s’établit dans la Creuse à la suite de son mariage. En tout cas, ces « métis » (du fait des mariages intra familiaux, mon père est encore un « quarteron », comme l’était Alexandre Dumas), ces « métis » n’osèrent monter jusqu’au nord de la Loire et jusqu’au brevet des collèges qu’au bout de deux siècles de présence en France…

1. Voir infra, à propos de « l’affaire de l’esclave Furcy », les recherches effectuées par Mohamed Aïssaoui, qui prouvent qu’il existait au XVIIIe siècle une importante proportion d’esclaves indiens à la Réunion et à l’île Maurice, esclaves dont parfois certains historiens de la colonisation ont tendance à nier ou à oublier l’existence.

     
 
 
 
 

   
   
     

Charles-François Chandernagor

  > Acte de baptême

  > Acte de mariage


     
 
 
 
     
 
   
     

« L’affaire de l’esclave Furcy »

  L'affaire de l'esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui. Un procès opposa pendant vingt-sept ans Furcy, esclave à l'île Bourbon, à son maître, qui prétendait le maintenir en servitude. Une histoire bouleversante.
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  Mohammed Aïssaoui, journaliste au Figaro Littéraire, a le goût de l'archive. Le goût des heures passées, dans le silence des bibliothèques, à « tamiser » des centaines de manuscrits pour n'en retenir que quelques paillettes : deux ou trois lignes « utiles » - les joies du chercheur sont des joies d'orpailleur… C'est ainsi qu'en 2005 Aïssaoui a trouvé une pépite : les dossiers d'un petit procureur sous la Restauration, récemment vendus à Drouot. De cette découverte est né un livre, à la fois récit de plusieurs années d'enquête et chronique, à peine romancée, de l'affaire Furcy : un procès qui opposa pendant vingt-sept ans Furcy, esclave à l'île Bourbon (la Réunion), au maître qui prétendait le maintenir en servitude. Pour avoir simplement osé porter le litige devant les tribunaux de l'île, ce jeune homme déterminé - qui disait être « né libre » d'une mère elle-même « libérée » - fut faussement déclaré marron (c'est-à-dire en fuite), mis aux fers et déporté loin des siens pendant dix-huit ans. Jamais, pourtant, il ne cessa de se battre; et, grâce au petit procureur (promptement sanctionné, lui, par un renvoi en métropole) ainsi qu'à des réseaux abolitionnistes actifs sur le sol français, l'affaire monta jusqu'à la Cour de cassation. Laquelle, en 1843, cinq ans avant l'abolition, donna raison à l'esclave enchaîné contre le maître abusif.

  Rare et magnifique histoire, même si, de la vie de Furcy avant et après le procès, nous ne savons presque rien. Comme le rappelle Mohammed Aïssaoui, « l'histoire de l'esclavage est une histoire sans archives ». Ce qui rend d'autant plus passionnant le procès Furcy, avec toutes ses pièces et plaidoiries. Passionnant pour l'historien, mais aussi pour les descendants d'esclaves, car il remet en lumière une réalité oubliée, niée même par certains l'esclavage indien.

  Furcy, précisons-le, n'était pas africain ; sa mère était indienne, née à Chandernagor, au bord du Gange, et achetée à l'âge de neuf ans. À l'époque du procès, il y avait à la Réunion seize mille esclaves indiens - pour la plupart des Indiens du Sud, achetés ou enlevés dans le Deccan et sur la côte de Malabar. Seize mille, c'était alors plus du tiers de la population asservie dans l'île. Pourtant, quand j'exposais qu'au XVIIIe siècle mon ancêtre « Bengale » (il ne reçut le nom de Chandernagor qu'en France, lors de sa libération), esclave né à la Réunion, était d'origine indienne (son certificat de baptême en fait foi), il arrivait qu'on m'opposât péremptoirement qu'il n'y avait eu que des esclaves africains, jamais d'esclaves indiens. Or, toutes les pièces de l'affaire Furcy le prouvent : bien qu'en Inde la traite n'ait jamais été autorisée par le roi, de nombreux Indiens furent réduits en esclavage ; et des règlements de police locaux, à Pondichéry, Chandernagor et ailleurs, entérinaient cet état de fait.

  « Nul n'est esclave en France » 
  Le procès Furcy éclaire également une autre vérité, que je rencontrais dans ma propre histoire familiale mais que la mode conduisait certains historiens à relativiser : bien avant l'abolition de l'esclavage, les juges de la métropole appliquaient la maxime : « Nul n'est esclave en France. » Certes, sous la pression des planteurs, on avait introduit, entre 1777 et 1789, de multiples dérogations, mais ce principe, qui faisait du sol français une terre de liberté, restait la règle. Plusieurs fois rappelé au XVIIIe siècle par la Cour de l'Amirauté, il constitua, en 1843, le fondement juridique de la décision de la Cour de cassation; la mère de Furcy, encore enfant, amenée à Lorient par ses maîtres, avait touché le sol de la métropole; et même si, par la suite, elle avait été rembarquée pour la Réunion et était restée sur la plantation, le seul fait qu'elle eût vécu en France suffisait, sans autre procédure, à la rendre libre - fût-ce à son insu. Comme le rappelait l'avocat de Furcy devant la Cour, « l'esclave qui touche le sol de France devient libre, de plein droit, et pour toujours ».

  Cette affaire bouleversante et exemplaire, sachons gré à Mohammed Aïssaoui de nous l'avoir révélée et de l'avoir abordée avec modération et modestie. Il le dit : il n'est pas historien, son récit peut comporter des inexactitudes. Il le dit aussi : il ne prétend juger aucun des protagonistes, surtout pas « avec des lunettes d'aujourd'hui ». « Qu'aurais-je fait à leur place ?, écrit-il. Dans ma propre généalogie il a pu exister des négriers, des trafiquants d'esclaves : les Arabes et les musulmans ont été parmi les pires esclavagistes. Dans cette histoire-là, mon histoire, il y a des silences… Sommes-nous responsables de nos pères ? »

  Non, pas plus que nous ne devons nous prévaloir des exploits ou des souffrances de nos aïeux, nous n'avons à expier leurs péchés. On n'hérite ni des mérites ni des crimes. Lesquels ne relèvent que de l'histoire, mais d'une histoire qui ose enfin éclairer ses propres souterrains.

Le Figaro, 8 avril 2010

L'Affaire de l'esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui.
Éditions Gallimard, 2010