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Françoise Chandernagor, la Creuse à la vie à la mort
par Robert Guinot
Extrait de Balades en Limousin, Éditions Alexandrines
À l'époque, encore jeune journaliste, je côtoie régulièrement André Chandernagor, personnalité politique essentielle d'un Limousin ancré, comme au temps du républicain Martin Nadaud, à gauche. Françoise, elle, à l'image des migrants limousins, se partage entre le nord de la Creuse et Paris où elle travaille comme maître des requêtes au Conseil d'État. Je vais peu à peu la découvrir. C'est une surdouée. Diplômée à 19 ans de Sciences Po, elle a été la première femme à sortir major de l'ENA. Bientôt, elle va enchaîner les succès littéraires, alternant romans contemporains (La Sans Pareille, La Première Épouse, La Voyageuse de nuit), théâtre (L'Ombre du soleil) et surtout romans historiques (L'Enfant des Lumières, Couleur du temps, La Chambre). En 1993, elle quitte la haute administration pour se consacrer à la seule écriture. En 1995, à l'initiative d'Hervé Bazin et de François Nourissier, elle est élue à l'académie Goncourt. La benjamine de cette institution est une travailleuse infatigable, animée par une farouche volonté d'indépendance. La Creuse lui permet de prendre de la distance à l'égard du « petit monde littéraire » et de trouver la solitude nécessaire à l'écriture. Marraine de la bibliothèque de La Souterraine depuis 1996, elle consacre à sa province un roman entier (L'Enfant des Lumières) et, dans d'autres livres, lui adresse souvent des signes d'amitié. Elle songe parfois à un ouvrage inspiré par son grand-père, maçon comme ses ancêtres depuis le siècle de Louis XIV. Elle évoque aussi avec gourmandise ses vacances de petite fille dans le canton de Bonnat, gardant les vaches, prenant part aux travaux agricoles.
« Avant de regagner Paris, je ramassais un peu de terre. Je la mangeais. C'était un rituel, une communion, la promesse du retour, l'acte d'un amour charnel qui donnait un sens à ma vie. »
Maintenant que l'écriture lui permet de vivre près de six mois par an dans sa campagne, elle considère que sa maison de la Creuse est le pivot de sa vie.
« Peut-être trouve-t-on plus de bonheur dans les lieux que dans les êtres ? Ils ne trahissent pas ceux qui leur sont fidèles. J'aime cette terre et je m'en sens aimée. »
Cette terre, c'est la Marche, plus précisément la vallée de la Petite Creuse et, dans cette vallée, une grande maison située à quelques kilomètres du berceau familial.
« En consultant les registres paroissiaux, j'ai constaté qu'en trois siècles ma famille était toujours restée dans le même hameau. En m'installant à huit kilomètres, j'ai fait un pas de géant. »
La demeure de granit se dresse entre deux étangs entourés de grands bois où chevreuils, effraies et renards trouvent refuge. La bâtisse date de 1809. Au bout de son parc, le regard s'attarde sur un moulin du XVIle siècle et sur sa cascade. L'homme s'est toujours plu dans ce site, comme l'atteste, dans le jardin, la présence d'un cimetière gallo-romain. Avec ce lieu marqué par l'histoire, Françoise Chandernagor se sent en symbiose.
Dans l'œuvre de l'écrivain, l'âme creusoise apparaît ici et là de manière discrète mais avec profondeur ainsi, l'approche bouleversante de la mort et l'évocation de – l'amour entre une Creusoise et ses filles, dans La Voyageuse de nuit. C'est dans la Creuse aussi – à Malval, à Cheniers, au bord de la rivière, ou au Breuil, à l'abri des haies de noisetiers – que Françoise a découvert les plaisirs de la lecture. À propos d'art littéraire, elle cite volontiers Jean Giono : « Un champ de blé de Van Gogh, c'est le champ de blé, plus Van Gogh. » Il en est de même pour les romans de Françoise qui deviennent peu à peu plus intimes, plus personnels. Au fil de l'écriture et des années, ses personnages s'affinent, et l'Histoire, omniprésente, permet de fixer le temps qui passe.
Au milieu des grands arbres de sa propriété, face à l'étang que survole lentement un héron blanc, Françoise Chandernagor se laisse gagner par le calme et la subtile beauté de la Creuse, une Creuse fragile et menacée, mais qui est encore une terre de liberté et d'authenticité.
« Ces paysages, cette maison, m'ont donné tant de bonheurs dans la vie que je ne voudrais pas en être séparée dans la mort : j'aimerais bien rejoindre un jour mes Gallo-Romains dans un coin du jardin... ».
Extrait de Balade en Limousin, Éditions Alexandrines, 2009. pp. 96-103
Bonnes feuilles de L'Enfant des lumières
À la fin de l'Ancien Régime, à la suite de la ruine et du suicide du comte de Breyves, sa jeune veuve Diane fuit Paris avec son fils Alexis, pour se réfugier dans la Haute-Marche (la Creuse actuelle).
L’hiver figeait les eaux, figeait les âmes. La vie s'arrêtait – même au moulin, dont la cascade gelée pendait au bord du bief comme un drap mouillé. Des murs de neige coupaient la route, bloquaient les portes ; bêtes et gens se terraient ; plus un bruit. Dévorée de silence, la nature rétrécissait – les formes des arbres et des haies épurées jusqu'au trait, les couleurs réduites à l'essentiel : le noir, le gris, le blanc. Mais toute la palette des blancs : incandescence de la neige, ivoire de la pierre, nacre du givre, lait des brouillards traînants. Toutes les nuances du gris : de l'argent terni des étangs à la cendre des ciels. Tous les degrés du noir ; léger dans les hêtraies, épais sous les sapins, vif aux ailes des corbeaux. Ultime luxe de l'extrême pauvreté.
Dépouillé, engourdi, le pays s'enroulait sur lui-même ; la terre fuyait, le sol manquait. Sous l'œil émerveillé de Madame de Breyves, La Commanderie dérivait tel un vaisseau fantôme, routes effacées, amarres larguées, rejoignant, vers l'infini, le point de fuite de ses rêves.
À dix ans, Diane avait aimé la neige comme on aime un cocon : son duvet la protégeait. Aujourd'hui elle s'enfonçait dans la morte saison comme elle s'avançait vers la vieillesse : avec gratitude. Pas menus, mouvements réduits, sons assourdis, horizons bornés : cette inertie forcée la réjouissait. De sa fenêtre elle assistait au lent grignotage du paysage avec la même joie cruelle qu'elle prenait à observer dans son miroir les progrès de l'âge. [...]
Femme gelée, elle regardait avec sympathie le pays enseveli : le monde extérieur avait cessé d'exister... Mais sa peur se réveillait quand la bourrasque balayait la vallée. Dans les bois derrière la maison, les rafales roulaient comme des chars. Elle écoutait, le cœur battant : la cavalcade allait-elle s'arrêter au bas de la pente, au bout du parc, des roues tourner soudain sur le chemin du moulin, monter vers le château ? Elle craignait les cavaliers, les courriers, les attelages ; elle redoutait les lettres, les huissiers, les visites. Et si quelqu'un, à Paris, avait retrouvé son adresse ?
L'hiver, à cause de la neige et du vent, impossible de calmer ses angoisses : la neige étouffait les pas jusqu'à l'ultime moment, permettant des approches subtiles, des attaques foudroyantes, le vent qui secouait les volets lui donnait l'illusion qu'elle était cernée. À chaque grondement elle s'attendait à voir surgir au pied du perron, trop tard pour fuir, une armée d'assassins... Les soirs de tempête, scrutant vainement le noir et le blanc qui se battaient derrière les vitres, elle restait aux aguets, heureuse seulement les jours sans vent, les jours sans vie.
À cet égard, février la combla : il ne se passa rien. Pas une rencontre, pas un cri, pas un nuage, pas un souffle. Un temps clair et glacé. Une neige parfaitement lisse, linceul bien tendu. Un pays immobile, qu'elle dominait du regard à la manière des grands busards qui survolaient les étangs gelés. [...] Mais à la fin, le dégel vint, et le printemps avec lui. Retour des pluies. Retour du brun : la terre, les troncs, les premiers bourgeons. Retour des hommes. Elle tomba malade : on dit qu'elle avait pris froid. Froid, quand tout se réchauffait ?
Extrait de L'Enfant des Lumières
Éditions de Fallois, 1995 (nouvelle édition, Gallimard, 2006) |
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