Françoise Chandernagor Contact
Crédits
Accueil
Les Dames de Rome
Les enfants d'Alexandrie
Actualités
L'auteur
Biographie
Bibliographie
Traductions
Adaptations

Biographie

Racines creusoises

  > « Trois siècles de maçons »
  > « La chanson des vents »
  > « La galette aux pommes de terre »
  > « Françoise Chandernagor, la Creuse à la vie à la mort »

  > George Sand, Françoise Chandernagor et la Creuse

  > Retour

 
 

   
 
     
     

Trois siècles de maçons

  Autant mes ancêtres paternels furent, par la force des choses, des voyageurs, autant mes ancêtres maternels apparaissent comme des sédentaires. Les recherches que j’ai menées sur trois siècles dans les registres paroissiaux montrent qu’ils sont tous nés et se sont mariés dans la même paroisse de La Forêt du Temple-Mortroux. Tout au plus ont-ils pendant cette période changé de hameau, passant de La Ribière au Breuil : trois kilomètres en trois siècles. Tous aussi étaient maçons ou, comme on disait alors, maçons-laboureurs. C’est à dire que, ne possédant qu’un ou deux champs sur une terre particulièrement pauvre (« le pays du seigle et de la chataîgne »), ils s’expatriaient pendant six à neuf mois de l’année dans la région lyonnaise ou dans la région parisienne pour y exercer les métiers non qualifiés du bâtiment. L’hiver, quand le bâtiment chômait, ils revenaient (à pied) auprès de leur femme et de leurs enfants restés au pays. Mon grand-père, compagnon maçon, qui a participé à la construction du métro parisien, puis à la reconstruction des « régions libérées » après la guerre de 14-18, est le premier de ma famille à s’être ensuite établi durablement dans la banlieue parisienne pour y travailler toute l’année.
  Ces maçons très pauvres, dont le député républicain, Martin Nadaud, a admirablement décrit les conditions de vie dans  Léonard, garçon maçon,  travaillaient et logeaient dans des conditions que les plus misérables des immigrés d’aujourd’hui ne peuvent même pas imaginer. Dans ma famille maternelle, personne ne sut lire ni écrire jusqu’à l’instauration de l’école obligatoire. À la naissance de mon grand-père, en 1891, aucun membre de sa famille n’était capable de signer son nom, ce qui n’est pourtant que le tout premier degré de l’alphabétisation. Ces gens matériellement privés de tout n’étaient pas pour autant dépourvus d’idées : résolument laïques (mon trisaïeul Martial se fit enterrer dans le drapeau de la Libre Pensée), ils furent généralement communards à la fin de la guerre de 70 et, comme tels, massivement réprimés (cf. la thèse d’Alain Corbin sur le Limousin au XIXe siècle).
  Aussi m’est-il difficile aujourd’hui d’adhérer à la thèse de certains représentants des DOM qui considèrent, en quelque sorte, que mes ascendants maternels « gaulois » devaient réparation à mes ascendants paternels « des îles » : ils ne furent, en vérité, pas moins malheureux les uns que les autres. En revanche, tous sont également redevables à l’école de la République qui leur donna leur première vraie chance.

     
 
 
 
 

Mon grand-père Élie,
maçon de la Creuse

 
     
     

La chanson des vents

Texte inédit de Françoise Changernagor lu à l'occasion du 80e anniversaire des Creusois de Paris.

  Nouziers, Nouzerine, Nouzerolles. Hiver noir et porte close. Ce sifflement – Nouziers, Nouzerine, Nouzerolles, Mazaud, Mazet, Mazière – ce sifflement, c’est le vent qui passe sous la porte de la maison. Le vent du nord parle français, le vent du sud, occitan ; d’Aubepierre jusqu’à Peyrenère, ils mêlent leurs souffles et leurs accents.
  Ils célèbrent la beauté triste du pays où je suis née. Forêts enchevêtrées, éboulis, ravins, tourbières, lichens. Ils glissent des noms sous ma porte, Malval, Malvaux, Malvaleix, La Faye, Fayolle, Fayolleix. Les nuages se chargent d’eau, les vents se chargent de mots, et ces mots qu’en passant ils ont ramassés, noms de villages et de villageois, ils les glissent maintenant sous ma porte comme des billets d’amour et des cartes postales.
  Pour mieux me plaire, m’attacher, ils vont jusqu’à célébrer la pauvreté du sol, la dureté du caillou : « Malroc, Pierres-Bures, Rochetaillade », claironne le vent berrichon ; « Peyrat, Peyremore, Peyrelevade », proclame le vent limousin ; et ces noms arrachés à la lande font surgir de la nuit des collines dénudées, d’étroits défilés – Villemonteix et Villevaleix, Combe-Sauvage, Puy-Perdu, La Malcôte et Mortefond –, des chemins boueux, tous « à couvert », et des hameaux couleur de cendre, tous cachés. Les eaux bondissantes, la Rapidière, la Soudaine, leurs truites abondantes, pour les mériter il faut marcher au bord des précipices ; et ces grands aplats liquides qui plaisent aux âmes mélancoliques, Moulin Noyé, Montalétang, Les Devants-Long-L’Eau, on ne les trouve qu’au bout des vasières mouvantes, des marais empoisonnés.
  Car de notre misère, depuis des générations, les vents chargés de noms nous font gloire : « Ô vous, disent-ils, fils et filles des mas, des bordes et des maisons, vous, mauvaise graine de vos mauvais champs, les Jean Fougère, Fougerolles, Fougeyrolas, les Jacques Bruyère, Bruguière et Bregèras, tous les Dugenest, les Brousse, les Roche et les Malterre, n’espérez pas trouver ici des vignobles et de riches vergers, des châteaux et des champs de blé ; les seuls fruits qui vous seront donnés sont des fruits secs – les glands, les noix, les châtaignes –, et, pour charmer le palais de vos enfants, vous n’aurez que les mûres des ronciers et les noisettes des haies. »
  Ce qu’ils nous promettent, les vents, c’est l’ivresse de l’acharnement et la fierté des survivants : vivre avec quoi ? « Das n’zilles », des nèfles… Mais il est beau, disent-ils, d’y parvenir. Plus beau encore de prétendre qu’on a aimé, qu’on a choisi, l’ortie, la fougère, le noisetier – ces noisetiers entrelacés qui forment des « bouchures » le long des chemins, dressent des écrans autour des prés ; haies nourricières qui protègent les villages comme des remparts, dissimulant hommes et bêtes dont les tanières n’apparaissent que par surprise, au bout des longs tunnels de feuilles.
Écoute, les vents te livrent mon pays secret, le refuge de mes mystères, mes labyrinthes enchantés. Ce pays est une langue maternelle, qui m’englobe comme les femmes, dans leurs capes noires, nous enveloppaient. Nozilles, Nouziers, Nouzerine, Nouzerolles, c’est une comptine qui fait le tour de ma maison, une formule de sorcier. C’est une fée aux charmes désolés. Cette terre-là, on ne s’en détache jamais. Regarde nos pères, et leurs ancêtres avant eux : La Nouaille et le creux de Fond-Vergne, ils ne les quittaient que pour gagner le droit d’y rester.
  Dans les villes, autrefois, les cercles d’agronomes s’étonnaient : l’hectare de la Marche, qui produisait si peu, coûtait plus cher que les prairies du Poitou, les plaines du Berry… Parce que tous les terrassiers, paveurs, tailleurs, et « limousinants », rapatriaient leurs gains, et que tous voulaient de cette terre qui ne rend rien. La lande creusoise buvait sans fin la sueur des maçons. Elle asséchait les familles à chaque génération : trois siècles d’esclavage à la poursuite d’une chimère, quand il aurait suffi d’investir ailleurs ou de changer de métier, de partir sans se retourner ! Mais s’échapper, on ne peut pas : la vie commence et finit près du cantou
  Dans le cimetière de La Nouaille, le caveau de ma famille – un chef d’œuvre de maçonnerie ! – est large et profond : ma place y est réservée. On ne part que pour revenir. Revenir. Et tant pis si tu aimes le rouge, cette couleur n’est pas d’ici… D’ailleurs, tu ne l’aimes déjà plus. Dès que tu as su marcher, tu n’as eu d’yeux, toi aussi, que pour le gris des étangs, le blanc des neiges, et le noir des sapins. Reviens.

     
 
 
 
 

 
     
     

La galette aux pommes de terre creusoise
  Recette fournie par Françoise Chandernagor à l'Agenda des Lettres gourmandes de Raymonde Branger, Éditions Stock, 1998

Préparation : 20 min
Cuisson : 30 min
Pour 4 personnes
- 1 kg de pommes de terre
- 3 oignons
- 2 gousses d'ail
- 4 œufs
- 125 g de crème fraîche
- 3 cuil. à soupe d'huile
- persil, sel et poivre

  Éplucher et râper les pommes de terre comme pour des carottes râpées.
Hacher les oignons, l'ail et le persil. Dans une terrine, mélanger tous les ingrédients en ajoutant le sel et le poivre. Verser l'huile dans une poêle. Quand elle est chaude, verser la préparation et laisser cuire cette galette à feu doux, 15 min d'un côté, puis, à l'aide d'une assiette, retourner la galette et laisser cuire encore 15 min de l'autre côté. La galette doit être dorée et moelleuse à l'intérieur.   Elle s'accommode parfaitement d'une salade verte aux noix, mais s'harmonise aussi avec les gibiers et les confits d'oie ou de canard.

     
 
 
 
DR
 

 
     
     

Françoise Chandernagor, la Creuse à la vie à la mort
par Robert Guinot
  Extrait de Balades en Limousin, Éditions Alexandrines

  À l'époque, encore jeune journaliste, je côtoie régulièrement André Chandernagor, personnalité politique essentielle d'un Limousin ancré, comme au temps du républicain Martin Nadaud, à gauche. Françoise, elle, à l'image des migrants limousins, se partage entre le nord de la Creuse et Paris où elle travaille comme maître des requêtes au Conseil d'État. Je vais peu à peu la découvrir. C'est une surdouée. Diplômée à 19 ans de Sciences Po, elle a été la première femme à sortir major de l'ENA. Bientôt, elle va enchaîner les succès littéraires, alternant romans contemporains (La Sans Pareille, La Première Épouse, La Voyageuse de nuit), théâtre (L'Ombre du soleil) et surtout romans historiques (L'Enfant des Lumières, Couleur du temps, La Chambre). En 1993, elle quitte la haute administration pour se consacrer à la seule écriture. En 1995, à l'initiative d'Hervé Bazin et de François Nourissier, elle est élue à l'académie Goncourt. La benjamine de cette institution est une travailleuse infatigable, animée par une farouche volonté d'indépendance. La Creuse lui permet de prendre de la distance à l'égard du « petit monde littéraire » et de trouver la solitude nécessaire à l'écriture. Marraine de la bibliothèque de La Souterraine depuis 1996, elle consacre à sa province un roman entier (L'Enfant des Lumières) et, dans d'autres livres, lui adresse souvent des signes d'amitié. Elle songe parfois à un ouvrage inspiré par son grand-père, maçon comme ses ancêtres depuis le siècle de Louis XIV. Elle évoque aussi avec gourmandise ses vacances de petite fille dans le canton de Bonnat, gardant les vaches, prenant part aux travaux agricoles.

  « Avant de regagner Paris, je ramassais un peu de terre. Je la mangeais. C'était un rituel, une communion, la promesse du retour, l'acte d'un amour charnel qui donnait un sens à ma vie. »
  Maintenant que l'écriture lui permet de vivre près de six mois par an dans sa campagne, elle considère que sa maison de la Creuse est le pivot de sa vie.
« Peut-être trouve-t-on plus de bonheur dans les lieux que dans les êtres ? Ils ne trahissent pas ceux qui leur sont fidèles. J'aime cette terre et je m'en sens aimée. »
  Cette terre, c'est la Marche, plus précisément la vallée de la Petite Creuse et, dans cette vallée, une grande maison située à quelques kilomètres du berceau familial.
  « En consultant les registres paroissiaux, j'ai constaté qu'en trois siècles ma famille était toujours restée dans le même hameau. En m'installant à huit kilomètres, j'ai fait un pas de géant. »
La demeure de granit se dresse entre deux étangs entourés de grands bois où chevreuils, effraies et renards trouvent refuge. La bâtisse date de 1809. Au bout de son parc, le regard s'attarde sur un moulin du XVIle siècle et sur sa cascade. L'homme s'est toujours plu dans ce site, comme l'atteste, dans le jardin, la présence d'un cimetière gallo-romain. Avec ce lieu marqué par l'histoire, Françoise Chandernagor se sent en symbiose.
  Dans l'œuvre de l'écrivain, l'âme creusoise apparaît ici et là de manière discrète mais avec profondeur ainsi, l'approche bouleversante de la mort et l'évocation de – l'amour entre une Creusoise et ses filles, dans La Voyageuse de nuit. C'est dans la Creuse aussi – à Malval, à Cheniers, au bord de la rivière, ou au Breuil, à l'abri des haies de noisetiers – que Françoise a découvert les plaisirs de la lecture. À propos d'art littéraire, elle cite volontiers Jean Giono : « Un champ de blé de Van Gogh, c'est le champ de blé, plus Van Gogh. » Il en est de même pour les romans de Françoise qui deviennent peu à peu plus intimes, plus personnels. Au fil de l'écriture et des années, ses personnages s'affinent, et l'Histoire, omniprésente, permet de fixer le temps qui passe.
Au milieu des grands arbres de sa propriété, face à l'étang que survole lentement un héron blanc, Françoise Chandernagor se laisse gagner par le calme et la subtile beauté de la Creuse, une Creuse fragile et menacée, mais qui est encore une terre de liberté et d'authenticité.
  « Ces paysages, cette maison, m'ont donné tant de bonheurs dans la vie que je ne voudrais pas en être séparée dans la mort : j'aimerais bien rejoindre un jour mes Gallo-Romains dans un coin du jardin... ».

Extrait de Balade en Limousin, Éditions Alexandrines, 2009. pp. 96-103

Bonnes feuilles de L'Enfant des lumières
  À la fin de l'Ancien Régime, à la suite de la ruine et du suicide du comte de Breyves, sa jeune veuve Diane fuit Paris avec son fils Alexis, pour se réfugier dans la Haute-Marche (la Creuse actuelle).

  L’hiver figeait les eaux, figeait les âmes. La vie s'arrêtait – même au moulin, dont la cascade gelée pendait au bord du bief comme un drap mouillé. Des murs de neige coupaient la route, bloquaient les portes ; bêtes et gens se terraient ; plus un bruit. Dévorée de silence, la nature rétrécissait – les formes des arbres et des haies épurées jusqu'au trait, les couleurs réduites à l'essentiel : le noir, le gris, le blanc. Mais toute la palette des blancs : incandescence de la neige, ivoire de la pierre, nacre du givre, lait des brouillards traînants. Toutes les nuances du gris : de l'argent terni des étangs à la cendre des ciels. Tous les degrés du noir ; léger dans les hêtraies, épais sous les sapins, vif aux ailes des corbeaux. Ultime luxe de l'extrême pauvreté.
  Dépouillé, engourdi, le pays s'enroulait sur lui-même ; la terre fuyait, le sol manquait. Sous l'œil émerveillé de Madame de Breyves, La Commanderie dérivait tel un vaisseau fantôme, routes effacées, amarres larguées, rejoignant, vers l'infini, le point de fuite de ses rêves.
  À dix ans, Diane avait aimé la neige comme on aime un cocon : son duvet la protégeait. Aujourd'hui elle s'enfonçait dans la morte saison comme elle s'avançait vers la vieillesse : avec gratitude. Pas menus, mouvements réduits, sons assourdis, horizons bornés : cette inertie forcée la réjouissait. De sa fenêtre elle assistait au lent grignotage du paysage avec la même joie cruelle qu'elle prenait à observer dans son miroir les progrès de l'âge. [...]
Femme gelée, elle regardait avec sympathie le pays enseveli : le monde extérieur avait cessé d'exister... Mais sa peur se réveillait quand la bourrasque balayait la vallée. Dans les bois derrière la maison, les rafales roulaient comme des chars. Elle écoutait, le cœur battant : la cavalcade allait-elle s'arrêter au bas de la pente, au bout du parc, des roues tourner soudain sur le chemin du moulin, monter vers le château ? Elle craignait les cavaliers, les courriers, les attelages ; elle redoutait les lettres, les huissiers, les visites. Et si quelqu'un, à Paris, avait retrouvé son adresse ?
  L'hiver, à cause de la neige et du vent, impossible de calmer ses angoisses : la neige étouffait les pas jusqu'à l'ultime moment, permettant des approches subtiles, des attaques foudroyantes, le vent qui secouait les volets lui donnait l'illusion qu'elle était cernée. À chaque grondement elle s'attendait à voir surgir au pied du perron, trop tard pour fuir, une armée d'assassins... Les soirs de tempête, scrutant vainement le noir et le blanc qui se battaient derrière les vitres, elle restait aux aguets, heureuse seulement les jours sans vent, les jours sans vie.
  À cet égard, février la combla : il ne se passa rien. Pas une rencontre, pas un cri, pas un nuage, pas un souffle. Un temps clair et glacé. Une neige parfaitement lisse, linceul bien tendu. Un pays immobile, qu'elle dominait du regard à la manière des grands busards qui survolaient les étangs gelés. [...] Mais à la fin, le dégel vint, et le printemps avec lui. Retour des pluies. Retour du brun : la terre, les troncs, les premiers bourgeons. Retour des hommes. Elle tomba malade : on dit qu'elle avait pris froid. Froid, quand tout se réchauffait ?

Extrait de L'Enfant des Lumières
Éditions de Fallois, 1995 (nouvelle édition, Gallimard, 2006)